Zadera brigada

Derrière une grande table à l’écart du public, cinq personnes tendent l’oreille, affublées d’un casque audio, et chuchotent des langues différentes. Le regard un peu dans le vague mais les traits marquant une grande concentration, elles psalmodient en castillan, italien, anglais, basque, français, allemand. Parfois, dans une panique de fils mélangés, elles intervertissent leurs micros : l’intervenant a changé. Durant cette deuxième édition de la « semaine intergalactique » organisée à la zad de Notre-Dame-des-Landes à l’été 2018, la table ne désemplira pas de ces traducteurs improvisés, piochés dans le public, mais néanmoins capables d’assurer toute l’interprétation simultanée des discussions. Entre leurs lèvres sifflent les mille anfractuosités de cet internationalisme du présent. Celui-ci s’incarne également dans les murs de l’Ambazada, le bâtiment qui abrite les discussions. Depuis 2017, c’est ce site de la zone à défendre qu’ont choisi les comités de soutien venus du Pays basque pour bâtir une ambassade. Le résultat s’avère des plus chaleureux : une grande salle des fêtes en ossature bois pourvue d’un mezzanine sur laquelle trône un piano. Le projet initial d’une maison des Basques s’est rapidement mué en un lieu d’accueil pour les peuples insoumis du monde entier. Désormais, les brigades d’Euskadi en sont à la réalisation des finitions et des extensions. « Brigades », le mot est un brin désuet, évoquant un internationalisme d’un autre temps. Il témoigne d’une persistance, d’un fil qui depuis 1936 ne s’est jamais rompu. Chaque année, des groupes partent en effet en direction de la Palestine, du Venezuela, du Sahara, de l’Irlande, etc., et à mesure que les soubresauts du bocage nantais devenaient célèbres, cette dynamique s’est jointe aux comités Notre-Dame-des-Landes pour impulser des départs.

Une des vertus de ces « voyages organisés » est de susciter des liens tant avec les visités qu’entre les participants. Ces liens sont demeurés vivaces entre les voyageurs à destination de la zad, dont un certain nombre, de retour chez eux, ont créé le réseau Aman Komunak (Ce qu’il y a en commun), regroupant des personnes du nord réunies en assemblée, des habitants d’une demi-douzaine de lieux collectifs au sud, ainsi que des militants de divers mouvements sociaux. Forme de coordination atypique, leurs assemblées trimestrielles itinérantes s’accompagnent toujours d’un chantier collectif, comme une allégorie de leur groupe s’agrégeant sur des pratiques avant de vouloir se définir idéologiquement. Tous sont néanmoins habités d’un refus : celui de voir la fin de la lutte armée rimer avec la liquidation de toute résistance réelle sur le terrain. Refus également de voir disparaître l’euskara, qui s’impose donc rapidement comme langue « officielle » de leurs assemblées, tracts et affiches. Désir enfin de traduire les enseignements qu’ils avaient collectés dans la lutte anti-aéroport en inspiration pour Euskadi.

La première rencontre se fit à Errekaleor en 2017, le quartier de Gasteiz aux seize barres d’immeuble intégralement squattées. La seconde eut lieu à Tosu, une petite zad contre un projet de parking à Getxo, près de Bilbao. Il y en eut une à Ziordia, pour rénover un couvent que des nonnes ont laissé à un groupe voulant expérimenter l’autonomie communale, et une autre à Firestone, dans une usine transformée en centre social à Donostia. Le réseau s’installa sous la forme d’un campement en octobre 2018 en haut de la Rhune, une montagne promise à de nouveaux aménagements touristiques. En février 2019, enfin, ses rencontres au gaztetxe d’Irun furent principalement centrées sur la question des migrants et des gestes de solidarité à leur endroit.

Notre-Dame-des-Landes n’accueillera pas en 2019 la « semaine intergalactique ». Hasard du calendrier, les dates du G7 de Biarritz sont rigoureusement les mêmes que celles de cette troisième édition. Elle s’est donc naturellement délocalisée au Pays basque, saisissant cette occasion inespérée de montrer que la solidarité ne fonctionne pas à sens unique.


À lire : Mauvaise troupe, Territoires en bataille n°1, mai 2018 : Errekaleor, le plus grand squat du Pays basque (disponible sur le site mauvaisetroupe.org).