Yoyes

Rentrée à 17 ans dans l’organisation, Yoyes est une des rares femmes à devenir membre du comité exécutif de la branche militaire d’ETA*. Elle incarne cette génération qui s’est engagée contre le franquisme au début des années 1970 et qui a dû s’exiler précipitamment au nord des Pyrénées. En Iparralde*, elle dirige les commandos sans avoir besoin de vivre dans la clandestinité. Elle est arrêtée en 1979 pour un délit mineur et purge une peine d’un an de prison à l’issue de laquelle elle décide de tout quitter : la lutte armée et l’Europe. C’est au Mexique qu’elle refait sa vie.
Mais en 1984, elle décide de revenir sur le vieux continent, en Iparralde, où elle obtient le statut de réfugiée politique et formule la demande à son ancienne organisation de rejoindre le sud, d’où elle est originaire. En effet, depuis l’amnistie de 1977, aucune charge ne pèse plus en Espagne contre celle qui fut dix ans auparavant activement recherchée. Mais la plupart des réfugiés* ayant bénéficié de cette amnistie ne rentraient pas au sud, refusant de profiter individuellement d’une liberté refusée à leurs pairs. L’objectif était de rentrer tous ensemble, ou pas du tout.
Madrid ne ménageait alors pourtant pas ses peines pour casser cette solidarité. Les anciens clandestins n’ayant aucun crime de sang sur les mains étaient ainsi assurés d’un retour sans lourdes condamnations, après une réunion officieuse où ils promettaient d’arrêter la lutte armée. Soutirer des forces à ETA était déjà, à cette époque, un objectif honorable pour l’Espagne et le résultat n’eut pas été garanti si un renoncement public – synonyme de représailles – avait été exigé. Un certain nombre de retours se firent donc en catimini et sans repentir. « Réinsertion sociale des organisations armées », tel était l’intitulé officiel du programme, destiné à ne pas choquer ses possibles bénéficiaires. D’un autre côté, en l’absence de médiatisation et de collaboration avec la police, ETA pouvait fermer les yeux sur ces infractions au front commun. Yoyes rentra donc en 1985 dans son village d’Hegoalde* dont les murs se remplirent immédiatement de graffitis. « Yoyes, traîtresse », pouvait-on lire un peu partout. Elle fut mise au ban de tous les cercles de sociabilité villageoise, ce qui n’a guère dû la surprendre, consciente qu’elle était du tabou qu’elle enfreignait.
Mais bien qu’elle se fît la plus discrète possible, son cas ne l’était pas. Une femme, et ancienne dirigeante qui plus est, l’occasion était trop belle pour le gouvernement espagnol d’instrumentaliser son retour et de faire de sa « réinsertion » l’argument-phare de son discours répressif : ETA combattait le franquisme et, celui-ci enterré, devait aujourd’hui cesser ses activités belliqueuses. Bien entendu, l’Espagne n’avait cure de la possible réaction de l’organisation armée à cette médiatisation.
Un an plus tard, le 10 septembre 1986, un jour de foire agricole, Yoyes fut tuée d’une balle dans la tête par un commando composé d’hommes de son village. L’assassinat eut lieu en pleine rue, devant son enfant de trois ans. On dit que ce sont les prisonniers etarras eux-mêmes qui ont demandé son exécution. Et de fait, il y a encore aujourd’hui, trente ans plus tard, des hommes et des femmes emprisonnés pour avoir exécuté ses ordres.