Xiberoa

« Xiberoa, la Soule, pour beaucoup de Basques, c’est le paradis perdu, le Pays basque idyllique : forêt, montagne, paysannerie, culture traditionnelle vivante, mascarades… Mais c’est une image récente. Elle a une part de vérité, dans le sens où le territoire est relativement replié sur lui-même. Les Souletins, par exemple, appellent les autres Basques les « Manech », du nom de la race locale de brebis… Mais il y a aussi, depuis le XXe siècle, un important brassage de population lié à l’implantation de l’industrie de la chaussure. Beaucoup d’ouvriers portugais ou espagnols sont venus y travailler. À Mauléon, la CGT a donc pris énormément de place. C’était très rouge, mais aussi très nationaliste français.
Au niveau culturel, la Soule ce sont des voix fortes, des chants en polyphonie, la txulula – une flûte à trois trous – et le ttunttun – un tambour. Il y a une véritable culture du chant et de la transmission orale dans les bars, les familles. On y entend des chants de douze couplets que tout le monde chante parfaitement avec trois voix différentes. Des chants avec des quarts de ton qui n’existent pas dans la musique tonale et qu’on appelle « basa aireak », les chants sauvages.
La Soule, ce sont aussi les mascarades. C’est un carnaval très codifié. On y admire des personnages qui défilent, dansent et jouent des saynètes. Chaque année, c’est un village qui écrit et organise le spectacle de la mascarade qu’il va ensuite donner tous les dimanches, de janvier à avril, dans les autres villages de la vallée. Il y a un nombre de personnages relativement précis, et l’accueil dans chaque localité est lui-même très codifié. Quand le groupe entre dans le village, il fait face à une barricade tenue par les jeunes du bourg. Les uns et les autres entament différentes danses, puis la barricade est prise. Cela se reproduit plusieurs fois jusqu’à la place du village. La fête se passe dans les rues, mais aussi et surtout dans les maisons. À 16 heures, tout le monde ressort pour une grande représentation. C’est public, mais il faut connaître, c’est très peu annoncé, on t’y amène. Les « dénonciations » et anecdotes drôlatiques du coin sont entrecoupées par des danses exécutées par tous les personnages. Les pas ressemblent à des entrechats de ballet classique, le haut du corps ne bouge pas tandis que les pieds voltigent. Les « rouges », c’est-à-dire ceux qui représentent l’ordre, ont des costumes très soignés, très propres. Puis il y a les benzeria, ils sont alcoolisés, débraillés, ils se jettent en tas et forment un amas grouillant de multiples bras et jambes. Leurs danses font penser au déplacement des insectes, dont on avait jadis une grande peur. Ils font également référence à ceux qui étaient dans les forges : les charbonniers et les chaudronniers qui vivaient en montagne et ne redescendaient que l’hiver pour boire leur salaire dans les villages. Ils incarnent la peur ancestrale de l’obscurité, de l’hiver, du noir… Ce sont les sans-grades, les sans propriétés, les petits salariés… Ceux qui n’ont jamais la parole et qui la prennent au carnaval. C’est leur moment, ils vont de village en village pour raconter les nouvelles et faire des jeux de mots piquants. Dans certaines régions, ils dansent un branle, une chaîne ouverte, suivant un parcours précis qui dessine la position des constellations à cette époque de l’année. »
Interview avec Iñaki, danseur de Basse-Navarre, réalisée en janvier 2019

La présence de ce théâtre populaire lors du carnaval est sans doute l’une des raisons du fort ancrage d’une véritable culture de l’art dramatique en euskara. De nombreuses troupes se créent et se produisent dans les villages. Les pièces les plus jouées sont celles de Piarres Larzabal, un curé qui en écrivit une centaine au cours du XXe siècle. Des milliers de personnes les ont jouées et sont devenues par ce biais amateures de théâtre. Résistant, actif dans la JOC et fondamentalement abertzale*, Larzabal ne tarde pas à se faire cataloguer « curé rouge ». À Hasparren où il officie, il prend régulièrement le parti des grévistes et des ouvriers. Dans ses pièces, la doctrine religieuse s’accompagne toujours de lutte des classes. Dans les années 1960, il sera un des fondateurs du journal indépendantiste Enbata et ne rechignera pas à aider ETA*. À Ciboure, lorsque des militants étaient tués, une messe était dite pour les réfugiés* qui ne pouvaient pas se rendre dans le village du sud où l’enterrement avait lieu. Larzabal fut le seul curé à accepter de donner ces messes, qui ressemblaient davantage à des meetings… On y allait pour montrer son soutien à l’organisation plus que pour communier dans la religion catholique.
Le curé rouge a donc fini par être puni par son évêché qui le nomma à Socoa. Lorsqu’il s’y rendit, il eut la surprise de constater qu’il n’y avait dans le hameau ni presbytère ni église. Qu’à cela ne tienne : il en fit construire une. Alors, pour le mettre définitivement au placard, l’évêque l’a envoyé dans un petit village de… Soule.


À lire : Thierry Truffaut, Joaldun et Kaskarot. Des carnavals en Pays basque, éditions Elkar, 2005.