« Welcome refugees »

Certains changements d’usage sont des plus plaisants. Les cantonnements militaires, qui abritaient jadis la légion étrangère sur les quais de Bayonne, accueillent désormais d’autres étrangers, non enrégimentés ceux-là et bien plus fréquentables. En revanche, contrairement aux légionnaires, la France ne leur donne pas de papiers tout neufs ni ne leur offre la protection de sa nationalité. Ils viennent d’Afrique de l’Ouest, pour la plupart, et tentent de rejoindre Paris ou Londres comme ils le peuvent. Depuis la fermeture des routes traversant la Libye et l’Italie durant l’hiver 2018, les migrants tentent leur chance via le Maroc, l’Espagne puis le Pays basque. C’est souvent à Bayonne qu’ils s’arrêtent, tout simplement parce que là-bas se trouve le terminus des bus Macron. Ils attendent, place des Basques, leur correspondance. Leur nombre croissant a immédiatement suscité la solidarité spontanée d’habitants de la ville. Devant l’urgence de la situation, la mairie a donc ouvert l’ancienne caserne pour y installer 300 lits, entre l’Adour et la voie ferrée. Le demi-millier de bénévoles, structurés entre autres au sein du collectif Diakité – du nom du premier mineur de Guinée-Conakry à qui ils ont apporté leur aide – ont dans un premier temps géré la structure, avant d’être rejoints par les employés du CADA et six salariés embauchés par l’agglomération.
L’ambiance s’est quelque peu tendue, depuis. On peut voir aux poignets des bénévoles et des migrants enregistrés de petits bracelets blancs, depuis que des réseaux de prostitution rôdent dans les alentours, attirés par le nombre croissant de jeunes femmes accueillies. Difficile, dans ces conditions, d’ouvrir grand les portes de « la pausa »… Car tel est le terme basque qui a été choisi pour désigner les lieux. Nul besoin de traduction. Une pause, c’est bien comme ça que la municipalité se représente la présence de ces Africains à Bayonne. L’accueil se limite donc théoriquement à trois jours. Toute la ville a entendu parler des coups de sang du maire, que l’on vit, un soir où il visitait le refuge, bloquer un bus d’une barricade de poubelles, parce que son chauffeur refusait de laisser des migrants monter à bord. Ce n’est donc pas l’institution qui s’occupe de ceux qui veulent rester, ou ne peuvent partir, mais une association : « Solidarité migrants ». Elle organise l’hébergement permanent d’une centaine de personnes, dont quarante sont mineures.
Si à Bayonne les pouvoirs publics locaux ont pris en main « la pausa », avec les inconvénients y afférents, à Irun, de l’autre côté de la frontière, ils ne sont pas intervenus. La frontière, là-bas, c’est le fleuve Bidassoa qui la matérialise. Le pont Saint-Jacques fait donc office de point de contrôle pour la Guardia civil, et de point de rejet pour la police française. Celle-ci, depuis les accords de Malaga, a en effet le droit de reconduire à la frontière les migrants entrés en France depuis moins de quatre heures. Ce qu’elle ne se prive pas de faire, évidemment. Depuis quelques mois, donc, ce pont s’est mué en point stratégique, tant pour les migrants que pour ceux qui les pourchassent. Et pour ceux qui les aident, également. À Irun, c’est le gaztetxe* qui a organisé la solidarité durant plusieurs mois, sans aide de l’État et sans moyens. Ils ont fourni l’infrastructure indispensable à la survie, les conseils, les vêtements, la nourriture, parant au plus pressé. Mais récemment, ils ont cessé l’accueil, révoltés que les pouvoirs publics se reposent entièrement sur eux. Dans le même temps, en janvier 2019, ils organisèrent une manifestation qui regroupa 5000 personnes afin de dénoncer la situation et de mettre la mairie et l’État espagnol face à leurs responsabilités.
Désormais, au sud du pont Saint-Jacques, on peut voir des fresques et des inscriptions taguées sur des containers, à l’endroit presque exact de la frontière, fustigeant la répression et clamant le devoir d’accueillir. Car « eux, c’est nous ». Tel est le slogan qui circule depuis une grande rencontre organisée à Gernika pour l’anniversaire du bombardement. « Nous », ce sont les milliers d’exilés basques fuyant la guerre de 1936-1939, le franquisme et la répression, partis à Cuba ou en Amérique latine, ce sont ces etarras expulsés durant les années 1980 par le Parti Socialiste français vers la République dominicaine, le Panama ou le Gabon. « Nous », ce sont ces vies ballottées à travers les frontières et à jamais infléchies par leur engagement dans un mouvement, qui a la mémoire longue.