Vivre et travailler au pays

Les grands de ce monde s’octroient leurs villes. Quand Eugenia de Guzmán devint impératrice au côté de Napoléon III, elle se rappela ainsi ses vacances enfantines dans le paisible port de pêche de Biarritz, et y emmena son illustre époux. Il est des souvenirs qui changent le monde ; pour le pire, en l’occurrence. Les Biarrots vont subir empereurs, aristocrates russes et bourgeois anglais de longues années durant. Car la mode est suiveuse, et les cours d’Europe voulurent marcher dans les pas d’Eugenia. Fini le raccommodage des filets, place aux villas mondaines. La population, s’élevant à 2000 habitants en 1851, décuple en soixante ans. Dès l’après-guerre, une ligne aérienne directe relie la cité à Londres, les golfs envahissent le littoral et les surfeurs les rouleaux de l’océan. Le rocher de la Vierge devient évidemment le lieu de maraude de plusieurs centaines d’agents immobiliers, qui transforment rapidement la moitié des logements de la ville en résidences secondaires.
Mais Biarritz n’est que la pointe émergée de l’iceberg spéculatif qui a percuté Iparralde*. Entre héliotropisme et folklore racoleur, les bonimenteurs vendent « leur » Pays basque de par le monde. La population, dont la natalité est par ailleurs stable, ne cesse de croître dans des proportions stupéfiantes. On se tasse auprès du littoral : sur les 263 000 habitants des trois provinces du nord, 219 000 sont concentrés dans la seule province du Labourd, et 105 300 dans la métropole Bayonne-Anglet-Biarritz. L’urbanisation galopante déborde jusque dans les villages de l’arrière-pays où les prix deviennent prohibitifs, obligeant certains natifs à émigrer plus au nord ou à l’est. Pour qui parvient à rester, les embouteillages deviennent quotidiens, même hors saison. Plus de 20 000 camions empruntent chaque jour l’A63. Les pépinières d’entreprises et les écoles de commerce fleurissent dans la silicon Euskadi, drainant leur lot de cadres, artistes et chefs d’entreprises en quête d’une région qui a du caractère. On investit depuis Bordeaux ou Toulouse, en pariant sur l’arrivée prochaine du TGV, on rachète des immeubles entiers, jusque dans le quartier du Petit Bayonne*, dans l’espérance d’un rapport fructueux.
« Etxe », la maison basque, est le point nodal de cette mutation, concentrant les contradictions du territoire. Historiquement, il était coutume de dire que ce n’était pas elle qui appartenait à ses habitants, mais l’inverse. Elle leur fournissait d’ailleurs leurs patronymes, et qui changeait de maison, changeait de nom. Etxekoak, « ceux de la maison », désigne la famille. Tout était imaginé pour en sauvegarder l’intégrité et éviter qu’elle ne soit démembrée : seul l’aîné (fille ou garçon) en héritait, et ne pouvait en aucun cas séparer la maison de ses terres lors d’une vente. L’inertie de ces règles freina la spéculation encore longtemps après leur disparition officielle. Mais peu à peu, la maison labourdine, image d’Épinal de ce peuple « qui chante et qui danse aux pieds des Pyrénées », fut investie d’une autre vocation.
Car elle ne ressemble à aucune autre, avec ses colombages, son immense toit de tuiles, sa taille considérable, son enduit blanc immaculé et ses volets qu’un règlement force désormais à être verts ou rouges. Parfaite pour constituer l’arrière-fond des produits « made in Euskadi ». C’est peu dire que l’on use cette image-là jusqu’à la corde de ses espadrilles. Pas une enseigne qui ne soit peinte de lettres aux formes « basques », pas une particularité qui ne devienne l’occasion d’un nouvel attrape-touristes. Traverser Espelette est en cela fort instructif. Chaque boutique vend du piment, dans des pâtés, des pâtisseries, des boîtes de sardines, et jusqu’aux bijoux qui en épousent la forme. Tout le monde semble y mettre du sien, les légumes sèchent même sur les quatre façades de la poste, y compris en hiver, et s’ils en deviennent immangeables, la perte est compensée par l’attractivité qu’ils génèrent magiquement. L’etxe devenue carte postale, on en vint à accepter de la vendre. « On », c’est trop rapide. Disons pas tous. Car même une fois terminé l’activisme armé frénétique des années 1980-1990, les incendies et explosions dans les résidences secondaires et les agences immobilières ont perduré toute la première décennie du XXIe siècle.


À lire : Peio Etcheverry-Ainchart, Maite Goyhenetche et Pierre Vissler, Habiter son pays. Question immobilière et foncière en Pays basque Nord, éditions Gatuzain, 2006.