Undurein

Undurein n’est pas un coureur cycliste. C’est un petit village basque qui aurait pu passer inaperçu, si en 1661, aux cris de Herria ! Herria ! (Le Peuple ! Le Peuple !), les révoltés de Soule n’y avaient écrasé les soldats du roi. 7000 séditieux s’y sont battus contre la confiscation par Louis XIV des terres communales, et notamment des forêts. Menés par le curé Matalas, ils formèrent même un embryon de gouvernement autonome. Mais un mois après la victoire d’Undurein, la rébellion subit un important revers à Chéraute, face à la noblesse souletine et aux troupes envoyées de Bordeaux. Comme de nombreux prophètes insurgés de l’époque, Matalas finira décapité et son corps roué sur la place de Mauléon. La croix, qui rappelait le lieu de sa mort, disparaîtra en 1966 sous le bitume d’un rond-point.
Pourtant, l’écrasement de ce soulèvement n’aura pas immédiatement raison des terres communes d’Iparralde*. La montagne et ses estives ont longtemps conservé leur essence communautaire ; les troupeaux et leurs bergers y étaient rassemblés pour partager leurs vies plusieurs mois durant. Certains, comme ceux de Saint-Engrâce, s’organisaient de manière particulièrement égalitaire. Ayant divisé le travail quotidien en six tâches, ils opéraient entre eux une rotation minutieuse, échangeant chaque jour leurs rôles. Des rituels marquaient cette volonté d’équité, tel le partage à parts égales du premier fromage façonné dans l’année. Il était en outre rigoureusement interdit de se servir de tuiles pour couvrir les toits des cabanes, car celles-ci étaient un marqueur de propriété. Si ces coutumes s’éteignirent dans les années 1980, de nombreuses estives demeurent aujourd’hui encore communales.
Mais ce fonctionnement n’était pas l’exclusive de la haute montagne. L’organisation sociale des villages basques a en effet longtemps reposé sur des assemblées nommées biltzars en Labourd, silviets en Soule et fors en Basse-Navarre. Elles se tenaient sous des arbres, dont le plus célèbre, le chêne de Gernika, a vu à son pied les rois d’Espagne venir prêter le serment de respecter les lois coutumières. Plus tard, ces réunions migrèrent sous les porches des églises, mais bien qu’on tint conciliabule à leurs portes, les ecclésiastiques – tout comme les nobles – restèrent interdits de participation. Les délibérations concernaient la justice, la gestion et l’usage des communs (dans la province du Labourd, la majorité des terres étaient communales), la milice ou encore les appels à la défense militaire du territoire. Elles organisaient également l’auzolan, le travail communautaire. Celui-ci était de deux types : l’aide à l’une des maisons du village (récolte, battage, tonte, construction, etc.) et l’entretien des communs (chemins, ponts, lavoirs, etc.). Le bénéficiaire, ou dans le second cas le village entier, organisait en fin de journée une grande fête à laquelle étaient conviés tous les participants. Chaque maison, donc chaque famille, disposait d’une voix dans l’assemblée. On y envoyait en principe l’aîné, sauf quand c’était une femme… Ceux qui n’avaient pas de propriété, de ferme, qu’ils soient ouvriers agricoles ou petits métayers, n’y avaient pas non plus voix au chapitre. Chaque assemblée de village déléguait ensuite un représentant à l’assemblée de province.
Ce ne sont néanmoins pas les rois qui auront raison de ce système relativement démocratique, mais une autre assemblée, parisienne celle-ci : la Constituante. Les frères Garat, émissaires du Labourd, y siégeaient durant la nuit du 4 août. Ils y affrontèrent un dilemme de taille, car avec l’abolition des privilèges, le décret prévoyait également la fin des institutions coutumières, dont les fors, biltzars et silviets. Les frères votèrent pour l’abolition, tout en protestant, et furent considérés comme des traîtres de retour au pays. La Révolution française n’apportait en effet pas grand progrès aux Basques ; au contraire, elle les privait de modes d’organisation plus horizontaux que le vote censitaire… Iparralde* n’eut droit à aucune reconnaissance territoriale officielle et fut assimilé au Béarn dans le département des Basses-Pyrénées, dont la Préfecture fut basée à Pau. Le jacobinisme évita ainsi soigneusement que le peuple basque connaisse une quelconque traduction institutionnelle.


À lire : Itziar Madina Elguezabal et Sales Stantos, Communautés sans État dans la montagne basque, éditions Temps perdu, 2014.