Todo es ETA

L’antiterrorisme français a choisi son jour pour son opération. Nous sommes le 21 juin 2011 et la fête de la musique bat son plein dans les rues bondées de Bayonne. La nouvelle se répand à toute vitesse : Aurore Martin, sortie de la clandestinité* depuis trois jours, est en train de se faire arrêter dans son appartement. Tandis que les policiers s’acharnent au bélier sur la porte, une de ses amies ameute les gens au mégaphone depuis la fenêtre. La demi-douzaine de flics cagoulés est rentrée, mais entre-temps leur objectif a ôté ses vêtements et ne se presse pas pour les remettre. Quand finalement ils la traînent à l’extérieur, les escaliers menant à l’appartement du troisième étage sont déjà inondés de personnes venues en soutien. Dans la cohue, les policiers doivent abandonner leur proie. Celle-ci est portée par la foule jusqu’au bar des Pyrénées, dans le quartier du Petit Bayonne*. Pendant un an et quatre mois, elle vivra publiquement sans que les autorités ne cherchent à nouveau à l’arrêter.
Depuis 2010, Aurore Martin est sous le coup d’un « mandat d’arrêt européen » : citoyenne française, elle est recherchée par l’Espagne pour des faits commis en France et non punissables par la justice française, en l’espèce l’appartenance au parti politique Batasuna. Un parti interdit en Espagne, mais tout à fait légal en France, y disposant de conseillers municipaux et participant à toutes les campagnes électorales. Le 21 décembre de cette année-là, elle expliquait : « J’ai une trouille bleue de la torture dans les commissariats espagnols, je ne veux pas aller là-bas, je ne veux pas me dire que, de moi-même, je vais aller me présenter dans un pays, devant des gens qui me considèrent comme une terroriste, alors que là où j’habite, ce que je fais n’est même pas un délit ! Honnêtement, demandez à n’importe qui ! Qui va faire ça de son plein gré ? »
Fin novembre 2012, elle est finalement extradée pour un « délit d’appartenance à une organisation terroriste » et directement incarcérée à Madrid, sans passer entre les mains de la police, et donc sans être torturée. Parler de torture, dans les années 2010 en Europe de l’Ouest, paraît anachronique. Sa pratique par la police espagnole est peu connue en France, mais extrêmement redoutée en Euskadi, où son impact sur la lutte est incommensurable. On recense en effet au moins 10 000 partisans basques torturés depuis 1960. Et il ne faudrait pas croire que la chute du franquisme y a mis fin. Tout juste l’horrible pratique a-t-elle, depuis les années 2000, stylisé ses formes afin que les sévices laissent moins de traces visibles. Mais dans le même temps, elle a élargi son viseur au sein du mouvement abertzale*, suite à l’application du « Todo es ETA », une théorie judiciaire ayant pris naissance dans le cerveau du juge Garzon : « En plus des armes, ETA a su utiliser les mots, pour nous faire croire au mensonge que sa nébuleuse politique et sociale n’est pas du terrorisme […]. Il n’existe pas d’entourage d’ETA, tout est ETA. » Dès lors, tout un chacun, du jeune colleur d’affiches au vieil intellectuel indépendantiste, risquait lui aussi de passer de longues journées entre les griffes de la Guardia civil, et de longues années en préventive. Sa mise en application, favorisée par le contexte post-11 septembre 2001, entraînera un nombre important d’arrestations. Les 34 membres de l’organisation de jeunesse Segi seront ainsi torturés pendant dix jours, avant d’être tous innocentés au terme de cinq ans de détention. En 2003, ce seront cinq membres du conseil d’administration d’Egunkaria, un quotidien en langue basque, qui seront visés. Véritables figures de la culture basque, relativement âgés, certains d’entre eux étaient même notoirement opposés à la stratégie de lutte armée. L’un d’eux sera violé durant les interrogatoires, tous seront soumis au supplice de la bolsa, qui consiste à introduire la tête du prisonnier dans un sac plastique jusqu’à étouffement. Si la mobilisation de soutien a été très forte, la peur s’est également répandue. Chaque abertzale a compris qu’il pouvait lui aussi subir ce type de traitement au terme d’une arrestation arbitraire. Il est clair que cette répression avait pour objectif non pas la reddition d’ETA, mais l’écrasement d’un peuple et de sa culture. Lors de la rafle d’Egunkaria, la police a ainsi pris soin de détruire les archives de Joan Mari Torrealdi, historien de la littérature basque, réduisant à néant cinquante ans de travail. Mais malgré la fermeture du journal par les autorités, dès le lendemain des arrestations, les salariés ont sorti le quotidien grâce à la solidarité d’autres rédactions qui leur ont prêté des locaux et du matériel. Les nombreux dons ont permis de remonter un nouveau journal, et pas un seul jour la parution n’a cessé.


À lire : Bixente Vrignon, Une jeunesse basque, éditions Gatuzain, 2017.