Réfugiés

« – Bayonne a connu plusieurs vagues de réfugiés venant du sud. Pendant les guerres carlistes, pendant la guerre civile et pendant le franquisme. La dernière vague commence à la fin des années 1960 et devient massive dans les années 1970, avec des centaines voire des milliers de personnes qui s’installent au nord. Au début, c’étaient surtout des hommes seuls, souvent très jeunes, qui fuyaient le franquisme, la torture. Moi j’étais lycéen dans ces années-là. Ces militants politiques en fuite, pour nous, c’étaient tous des Che Guevara en puissance : ils étaient barbus, ils arrivaient auréolés de gloire… Et leur présence va transformer la vie et le quotidien d’ici. Eux, ils avaient l’habitude, tous les soirs, de faire le poteo, c’est-à-dire d’aller boire des verres en cinq minutes au comptoir, et de passer comme ça d’un bar à l’autre. Ça ne se faisait pas du tout ici, mais de par leur influence, ça va devenir une tradition du mouvement abertzale*, puis du Pays basque Nord. Les bars étaient extrêmement fréquentés. Les réfugiés restaient dans la rue, aussi. Plus tard, quand des familles entières arriveront, ce seront les enfants qui joueront dehors jusque très tard. Maintenant qu’ils ne sont plus là, à 19 heures la ville semble moins animée…

– Incidemment, ils vont aussi engendrer un des premiers mouvements féministes du Pays basque Nord, qui se développera contre le machisme de ces réfugiés d’ETA*. Car c’étaient des mecs, seuls, sans attaches familiales… Et les femmes se sont mises à dire, dès les années 1970 : on n’est pas là pour assurer le repos du guerrier !
– Jusqu’en 1979, ils auront le statut de réfugiés politiques, mais bien avant la fin du franquisme, le gouvernement français essayera de les éloigner de force du département. En 1972, il y a les premières grèves de la faim dans la cathédrale de Bayonne, avec des centaines de réfugiés et des jeunes d’Iparralde* qui s’élèvent contre ces mesures. Et en 1975, donc juste après la mort de Franco, commence ce qu’on a appelé la « guerre sale ». De petits truands embauchés par l’Espagne, payés au cadavre, viennent ici pour tirer sur les réfugiés d’ETA. La première vague d’assassinats fera une dizaine de victimes.

– Ensuite, avec le GAL [Groupes Anti-terroristes de Libération], en 1983, le rythme des attentats devient beaucoup plus important, et ils se concentrent au cœur du Petit Bayonne*. C’est d’abord en octobre l’enlèvement de deux réfugiés de 20 et 21 ans, dont on retrouvera les corps seulement dix ans après. Ils ont été emmenés à San Sebastian, torturés pendant une semaine, puis descendus à Alicante et enterrés dans la chaux vive. En décembre, c’est Kattu, le serveur d’un bar abertzale, qui est abattu. Dans leurs revendications, ils disent qu’ils s’attaqueront aux réfugiés et à tous ceux qui seront autour. Les gens ont commencé à s’armer, à circuler avec des gilets pare-balles, à regarder dans le moteur et sous les voitures avec des miroirs, parce qu’ensuite il y a aussi eu des attentats à l’explosif. Beaucoup sont morts parce qu’ils continuaient à faire le poteo, il y avait une espèce de défi. Je ne sais pas si c’était de la résistance ou de l’inconscience, mais certains n’ont pas bougé d’un centimètre leurs habitudes, ils ont continué à sortir tous les soirs dans les mêmes bars, et quelques-uns l’ont payé de leur vie.

– Le GAL, c’est un meurtre tous les quinze jours en moyenne, des fois plusieurs dans la même semaine. À cette époque, c’était le terrorisme le plus meurtrier en France depuis l’indépendance de l’Algérie. C’était organisé par différents services de police espagnols, mais ça venait clairement d’une décision politique visant à mettre la France sous pression pour assécher cette base de repli au nord. Et c’est une victoire totale. Ils arrivent à faire changer radicalement la politique de l’État français. En 1986, quand la droite arrive au pouvoir, elle commence les expulsions des réfugiés en « urgence absolue ». Avant, il y avait eu les premières extraditions accordées par les socialistes en 1984. Le militant était mis sous écrou extraditionnel, il y avait un procès et quand il était extradé, il allait directement entre les mains d’un juge, sans passer par un commissariat, ce qui lui évitait la torture. Alors qu’avec l’« urgence absolue », ceux qui étaient arrêtés étaient emmenés directement à la frontière pour dix jours de garde à vue entre les mains de la Guardia civil. Il va y en avoir 200 en l’espace d’un an. Tous les réfugiés qui avaient une vie normale, qui s’étaient installés avec une famille, un travail, vont devoir entrer dans la clandestinité*, et ça va créer un gros mouvement de solidarité pour les héberger. Des centaines de gens vont cacher des réfugiés chez eux, jusqu’en Bretagne. Ça va s’étendre partout. Et rapidement, la police française va commencer à arrêter aussi tous les gens qui organisent la solidarité. Une fois ce virage répressif pris, on n’entendra plus jamais parler du GAL…sauf dix ans plus tard, quand l’implication des plus hauts responsables politiques et policiers espagnols éclatera au grand jour. »

Interview de Jakes et Dominika, militant·es abertzale, réalisée en novembre 2018


À lire : « Contre le terrorisme d’Etat », numéro spécial d’Higoa, revue du comité de soutien aux prisonniers et réfugiés politiques, février 1995.