Quint

Au bout de la vallée des Aldudes, au sud-ouest de Saint-Jean-Pied-de-Port, les cochons du pays Quint sont roses et noirs. Ils n’étaient plus qu’une vingtaine au milieu des années 1980. Aujourd’hui protégés par une AOC, les kintoas ont le privilège, rare à notre époque, de transhumer à travers les vertes pâtures pyrénéennes. L’estive des porcs est ici une tradition bien ancrée. Le nom du pays Quint en est même issu, puisqu’il tire son étymologie d’un impôt du XIIIe siècle qui prélevait un cinquième des cochons placés dans ces montagnes. L’argent finissait dans les caisses du royaume de Navarre, incarnation médiévale d’un Pays basque où étaient rassemblées les sept provinces historiques (voir la carte). Quand le royaume fut conquis au XVIe siècle, on les démembra et les provinces furent dispersées entre domination française, anglaise et espagnole. Celle de Navarre fut divisée entre la Haute-Navarre au sud, et la Basse-Navarre au nord. On s’imagine les cartographes d’État laissant simplement glisser leurs plumes au fil des crêtes.
Les milliers d’hectares de pâtures indivis du pays Quint se retrouvèrent sur le chemin de cette estafilade. Comment empêcher qu’un troupeau ne gagne l’autre versant ? De l’usage ancestral ou de la nouvelle frontière, lequel avait force de loi ? Les conflits se multiplièrent entre bergers, manquant parfois de dégénérer en affaires d’État. Au XVIIe siècle, la situation n’étant toujours pas réglée, les autorités durent prendre le cochon par les cornes et faire preuve d’un peu d’inventivité : la propriété des terrains demeurerait espagnole, mais ceux-ci seraient administrés par la France. Les huit familles habitant le site auront la nationalité française et recevront le courrier et l’électricité de France. Pour réparer une route, Paris devra cependant demander son accord à Madrid et la Guardia civil s’occupera de la sécurité. Aujourd’hui encore, les habitants payent leurs impôts fonciers en Espagne mais leur taxe d’habitation en France. Enfin, l’accès aux troupeaux du nord est assuré sur l’ensemble des pâtures en contrepartie d’une rente annuelle payée par l’État français.
Mais que les uns se retrouvent en France et les autres en Espagne, cela ne pouvait suffire. Au Pays basque, il fallut diviser et diluer pour mieux régner. Au nord, les trois provinces seront en 1789 rattachées au Béarn dans le département des Basses-Pyrénées, et il faudra attendre 2017 pour qu’une communauté d’agglomération étendue les rassemble en une seule et même entité. Au sud, la constitution espagnole de 1980, issue d’un referendum largement boycotté au Pays basque, distingue la communauté autonome d’Euskadi de celle de Navarre (qui représente la moitié du territoire total). L’acceptation ou non de cette scission en deux communautés distinctes fut un intense sujet de dissensions dans le mouvement abertzale* : le PNB l’acceptant et s’emparant des postes, et ETA* la refusant.
Pourtant les relations entre les Navarrais et les autres Basques n’ont pas toujours été des plus cordiales. Quand en 1936 le Guipuzcoa et la Biscaye se soulèvent contre le coup d’État franquiste, 11 000 Navarrais s’enrôlent aux côtés des militaires factieux et tournent leurs armes contre les deux provinces résistantes. Celles-ci, qui seront finalement sauvagement écrasées, en conserveront un certain ressentiment. Pourtant, cela n’empêcha pas les indépendantistes de longtemps ferrailler pour se doter de structures nationales : leurs partis, organisations ou journaux devaient se déployer et s’organiser à l’échelle des sept provinces, seule entité compatible avec une réelle indépendance. « Zazpiak bat ! », les sept ne font qu’un, criait-on. La stratégie des abertzale induit aujourd’hui tout autre chose : rentrer dans les institutions existantes, y prendre les places de pouvoir, c’est aussi bien accepter, au moins pour un temps, les clivages et frontières imposés par les États. Rejoindre l’institué pour y prôner sa cause a peu à voir avec les opérations instituantes d’une résistance victorieuse. Au fil du premier chemin, c’est le désir de bouleverser l’existant que l’on risque de perdre.


À lire : Xamar, Orhipean. Le pays de la langue basque, éditions Pamiela, 2006.