Petit Bayonne

Place Moscou à Irun, quartier du vieux Iruñea, d’Errekalde à Bilbao, le mouvement indépendantiste a ses places fortes en territoire urbain. On sait que l’on y pénètre par les drapeaux pendus aux fenêtres, les photos des presos et les fresques sur les murs, et bien sûr les Herriko Tabernak (bars de la gauche abertzale*). En Iparralde*, c’est au quartier du Petit Bayonne qu’on est inéluctablement aimanté si l’on recherche quoi que ce soit ayant trait à l’indépendantisme. C’est là-bas qu’on vous donne rendez-vous, là-bas que se déroulent les réunions politiques, là-bas qu’on sort en fin de semaine pour boire un verre ou écouter un concert. Cette enclave, aussi populaire qu’insulaire, est bordée d’un côté par la Nive qui la sépare du Grand Bayonne, et de l’autre par l’Adour qui court déjà à grands flots vers l’océan. Elle a été peu à peu arrachée aux marécages, mais en conserve l’humidité qui remonte entre les pierres, vengeresse. Elle est ceinturée à l’est par le Château Neuf, qui accueille désormais dans ses murs le campus de la Nive. Comme dans nombre de cités turbulentes, les canons étaient tournés vers la ville. Les meurtrières semblent aujourd’hui menacer l’Hôtel des Basques, qui abrite, au rez-de-chaussée, le quotidien euskaldun Berria et l’association de soutien aux prisonniers. À quelques mètres, sur cette place Saint-André, le bar des Pyrénées est une institution. C’est dans ce café qu’Aurore Martin fut portée en triomphe le jour où la foule empêcha son arrestation (voir la lettre T), c’est également là qu’on croise les militants après leurs permanences. Car le nombre de locaux politiques aux alentours est tout simplement incalculable : le journal Enbata, la coalition de partis EH Bai, les jeunes d’Aitzina, etc., mais aussi de nombreuses peñas ou des associations sportives et culturelles. C’est sur la place Saint-André qu’étaient appelées les manifestations, avant que celles-ci, systématiquement bloquées sur les ponts qui enjambent la Nive, ne finissent par être convoquées dans le Grand Bayonne. C’était également là qu’elles finissaient. Le grand espace vert qui s’ouvre au sud était jadis une caserne contre laquelle il était de coutume de se débarrasser des derniers cocktails molotov qui n’avaient pas trouvé leurs cibles durant le défilé.
À l’embouchure de la rue Pannecau se trouve une venelle au fond de laquelle s’entrouvre la rustique porte de bois du trinquet Saint-André. Tous les jeudis à la froide saison, les pelotaris s’y adonnent à la main nue ou à la pala. Comme dans beaucoup de trinquets, la salle de sport voisine avec un bar. En poursuivant la venelle, on débouche sur la petite place Patxa. Deux fresques, repeintes des dizaines de fois, s’étalent sur les murs de l’ancien parking. Celle de gauche représente, noir sur blanc, les visages de quatre hommes « disparus » : Jean-Louis « Popo » Larre, militant d’Iparretarrak* introuvable suite à une fusillade avec les gendarmes en 1983 ; Joxi et Joxean, deux jeunes enlevés, torturés et tués par la Guardia civil ; puis Jon Anza, un etarra dont le corps est resté un an à la morgue de Toulouse, en 2018, alors que la police « enquêtait » sur sa disparition. Si l’on poursuit la rue, la devanture du Patxoki semble faite de papier, tant les affiches superposées en cachent le bois. Ce local, loué en 1986 par le groupe autonome Patxa est passé depuis entre différentes mains sans que l’intérieur ne change. De nombreuses soirées s’y organisent et aujourd’hui c’est l’association Bizi qui en a la charge. Dans la rue voisine des Visitandines, une autre fresque fut peinte sur les murs de l’ancien local de soutien aux prisonniers d’Iparretarrak. Sur fond d’ikurriña, en pochoir, les visages de Txomin et Ramuntxo, qui ont sauté avec la bombe qu’ils voulaient placer dans la voiture de la sous-préfète, de Christophe Istéque, également mort de sa propre bombe, de Maddi Heguy, emportée par un train en compagnie du policier qui venait de l’arrêter et qui était resté garé sur la voie ferrée, de Didier Lafitte, abattu par la police en 1984, et enfin de « Popo ». Sous les silhouettes s’étale le slogan d’IK : « Herriak Bizi Behar Du », le peuple doit vivre.
Si l’on remonte la rue Marengo, sur la gauche, dans l’ancien cloître « Kalostrape », AEK, l’association d’apprentissage du basque pour adultes, dispense ses cours au-dessus d’un bar-restaurant. La rue s’achève sur la Nive dont les quais se remplissent année après année de cafés branchés. Pintxos et tapas y sont désormais les amuse-gueules de la gentrification en cours. Pour revenir place Saint-André, il ne reste plus qu’à remonter la rue Pannecau. On y croise d’abord Epaiska, un bar de soutien aux presos, et à quelques pas, une devanture, désormais à l’abandon, nous rappelle immédiatement une photo tragique sur laquelle des corps recouverts de draps blancs gisent sur le seuil de l’hôtel Monbar. Si les attentats des paramilitaires du GAL (voir la lettre R) frappèrent tout le Petit Bayonne pendant les années 1980, cette rue fut la plus visée. Les souvenirs l’habitent aujourd’hui, comme tout le passé de la lutte armée habite le quartier. Cette mémoire inscrite à même les murs relève d’un combat toujours renouvelé. C’est peu dire que d’arriver à imposer la présence des visages des combattants dans les rues d’une ville, quand partout ailleurs le plus petit tag est effacé, est la marque d’un certain rapport de force avec les autorités.