Ongi etorri

« Je suis le dernier prisonnier d’Iparretarrak* à être sorti de prison. Quand tu sors, il y a une sorte de rituel, l’Ongi etorri, qui veut dire bienvenue. En Iparralde* ça se faisait à la gare de Bayonne. Les presos [prisonniers] revenaient de Paris en train et arrivaient à la gare, et la réception se faisait là-bas. C’était quelque chose de très fort, de très émouvant, dont se rappellent les familles et les prisonniers. Après la gare, il y avait la réception dans le village ou dans le quartier. L’Ongi etorri, pour moi, ça s’est passé un peu différemment. Je ne pouvais pas rentrer au Pays basque, j’étais en conditionnelle et j’étais interdit d’une trentaine de départements, alors on m’a trouvé un travail et un logement à Béziers. Les premiers jours, c’était une chaude ambiance. Il y a eu des cars de militants qui venaient du Pays basque pour faire la fête là-bas. Comme on avait des choses à dire, on a fait une conférence de presse puis l’Ongi etorri. Tous les militants étaient là, à l’époque il y avait d’immenses affiches avec les photos de tous les presos. Le rituel qu’on retrouvait un peu partout, c’était la remise du béret d’honneur au preso. Et là ils l’avaient aussi remis à mon père qui m’a soutenu tout le temps. On avait notre béret chacun, on a dansé, puis chanté… »
Interview de Filipe Bidart, ex-membre d’Iparretarrak, réalisée en novembre 2018

« Presoak etxera » : les prisonniers à la maison. Dans toutes les rues du Pays basque, sur les façades des maisons et les balcons des immeubles, ces deux mots rappellent aux passants les nombreux militants indépendantistes encore incarcérés. Ils étaient 762 en 2008, et plus de 200 en 2019 (dont une quarantaine en France). Leurs visages demeurent familiers, car on les aperçoit souvent, en noir et blanc, dans les lieux abertzale*, sur les murs des locaux associatifs, dans les gaztetxe*, derrière les comptoirs des cafés, au-dessus des scènes de concert… Chaque village, chaque quartier a compté ou compte encore ses presos. En 1977, 350 000 personnes défilaient pour exiger la libération des prisonniers, soit 13 % de la population. En 2019, ils sont 76 000 dans les rues de Bilbao et 9 000 à arpenter celles de Bayonne. Sur les drapeaux qu’ils brandissent, le Pays basque s’étale en plein centre, et deux flèches rouges, l’une venant du nord, l’autre du sud, le pointent. Elles symbolisent l’exigence minimale, celle du rapprochement des prisonniers. Car une infime partie des peines s’effectue en Euskadi. Les États français et espagnol, depuis le début des années 1980, appliquent en effet à la lettre une politique d’éloignement, qui sanctionne avant tout les familles des détenus, obligées d’aller parfois jusqu’à Cadix, Muncia ou Bapaume dans le Pas-de-Calais pour profiter d’un court parloir avec leurs proches. Cette mesure, comme tant d’autres, fait partie de la vengeance institutionnelle que les deux États exercent contre celles et ceux qui osèrent prendre les armes contre eux.
Si en 1977, en Espagne, une amnistie vide les prisons d’une bonne partie des etarras (membres d’ETA), dès l’année suivante, des transferts massifs sont mis en place pour emmener à l’autre bout de la péninsule les nouveaux enfermés. Les militants éloignés, mais rassemblés dans les mêmes établissements, perpétuent une organisation commune. C’est cette dernière, avec la solidarité et la force qui l’accompagnent, que les deux États entendent mettre à bas. Le comité des prisonniers basques est à l’image de l’organisation : discipliné. Sa ligne est claire : le ou la détenue doit refuser en bloc tout aménagement de peine personnel et toute négociation individuelle avec l’administration carcérale ou judiciaire. Le comité dispose de ses propres avocats et de ses représentants. Ses membres, appuyés par des campagnes à l’extérieur, appliquent les consignes de grèves de la faim ou de protestations diverses qui leur sont données par ETA*. Pour fragiliser cette armée de prisonniers et de prisonnières, l’Espagne décide à la fin des années 1980 de disperser les irrédentistes dans toutes ses prisons – à condition bien sûr que celles-ci soient loin d’Euskadi. Elle propose aussi des adoucissements de peine pour celles et ceux qui se repentiraient publiquement. S’ils ne le font pas d’eux-mêmes, l’administration pénitentiaire les « aide ». Lorsqu’un gardien surprend, au fil d’une discussion entre deux etarras, une critique de l’organisation, celle-ci est immédiatement rendue publique, entraînant parfois l’excommunication de son auteur, que rien ne retient plus alors de bénéficier d’élargissements personnels. Une ambiance qui ne facilite pas l’expression des opinions contradictoires… L’organisation répondra à cette pression par des campagnes contre le personnel pénitentiaire, mais même l’enlèvement et la séquestration d’un gardien durant un an et demi ne suffiront pas à infléchir cette politique. À l’intérieur, la plupart des prisonniers s’en tinrent à la ligne commune jusqu’à la dissolution en 2018. Depuis, même si le collectif de détenus se perpétue, les consignes ont pris un virage à 180° : chacun doit désormais tout faire, y compris individuellement, pour sortir au plus vite.
Mais la situation des presos et de leurs soutiens ne s’est pas améliorée pour autant. Organiser ou même relayer un Ongi etorri peut vous amener, au sud, tout droit en prison pour « apologie du terrorisme ». Un journaliste, qui avait re-tweeté une telle cérémonie, a récemment été condamné à un an ferme.