Non-violence

Il est sans doute plus dur d’arrêter une lutte armée que de la commencer. Alger, Lizarra-Garazi, Oslo, Aiete… L’histoire d’ETA* est marquée par une suite de négociations avortées avec l’État espagnol. À chaque fois, aux trêves succèdent des reprises d’attentats, plus ou moins justifiées selon les avis des uns et des autres. Rétrospectivement, on ne peut que constater l’érosion du potentiel de négociation des séparatistes. Si la libération des prisonniers était ainsi clairement posée sur la table par l’État espagnol dans les années 1980-1990 – et jugée totalement insuffisante par un mouvement qui rêvait d’indépendance –, elle n’était même plus envisageable en 2011, quand ETA annonce unilatéralement la fin de son activité militaire. Au fil du temps et des coups de filet policiers, l’acharnement de l’appareil d’État hispanique contre les indépendantistes a pris un tour obsessionnel. « ETA n’a atteint aucun des grands objectifs pour lesquels elle a tué et semé la terreur en Espagne, ETA n’a rien obtenu en arrêtant de tuer et n’obtiendra rien non plus par sa déclaration de dissolution », tempêtait le ministre de l’Intérieur à l’annonce du cessez-le-feu. Une logique de l’écrasement a prévalu sur toute perspective de pourparlers, prenant délibérément le risque de quelques années d’attentats supplémentaires plutôt que d’octroyer un minimum de dignité à son adversaire vaincu. Plus cynique encore, quand au début des années 2000 une fraction des dirigeants de la gauche abertzale* émit pour la première fois publiquement l’hypothèse d’un changement de stratégie, c’est sur elle que la justice espagnole concentra sa répression. Il n’en fallait pas plus pour que certains voient dans les attentats de plus en plus indiscriminés d’ETA les « meilleurs ennemis » du gouvernement. Dire que les dernières actions ne faisaient plus, comme jadis, la fierté du plus grand nombre, relève de l’euphémisme.
C’est donc par une fin de non-recevoir que Madrid répondit durant l’ultime trêve à chaque velléité de l’organisation de rendre les armes de manière ordonnée : « Allez donc les livrer au commissariat ». Là encore, tout fut fait pour laisser pourrir une situation qui chaque jour affaiblissait un peu plus les indépendantistes. La remise de l’arsenal représentait l’ultime cartouche pour obtenir une inflexion de la situation, fût-elle minime. ETA finit donc par les confier aux « artisans de la paix », un groupe non-violent. Le 16 décembre 2016, à Louhossoa, au nord, cinq d’entre eux, figures du monde économique, social et agricole basque, récupèrent une dizaine de caisses d’armes. L’idée consiste, en médiatisant la destruction du matériel, à forcer les gouvernements à réagir au désarmement de l’organisation. Armés de perceuses à colonne et de disqueuses, les cinq pacifistes allaient débuter le travail quand le Raid, la SDAT et la DGSI surgissent dans l’appartement et les emmènent pour 96 heures de garde à vue sous les chefs d’inculpation d’« association de malfaiteurs » et d’ « infraction sur la législation sur les armes et les explosifs en bande organisée », le tout « en relation avec une entreprise terroriste ». Le ministre de l’Intérieur français, qui ne pouvait ignorer le profil et la démarche des cinq, se fend d’un communiqué dans lequel il se félicite « de ce nouveau coup dur porté à ETA ». À l’issue d’une garde à vue ponctuée d’intenses mobilisations des comités de soutien, ils sont tous libérés sous contrôle judiciaire. Mais le message gouvernemental est clair : « vous n’aurez prise sur rien ». Il n’y aura pas de négociations, seulement une reddition toujours plus totale et sans contrepartie.
La nouvelle tentative de désarmement, le 8 avril 2017, prendra par conséquent un tour différent. Accompagnée d’une grosse manifestation à Bayonne, elle verra les « artisans », accompagnés de 172 « témoins » représentant la société civile, se réunir en rase campagne. Vêtus de gilets jaunes, ils se rendent à l’aube autour de huit zulo, ces trous où sont cachées les armes, et les marquent avec peinture et rubalise. Ils attendent les OPJ, qui malgré les coordonnées GPS envoyées au procureur, ne parviennent d’abord pas à les localiser. Au total, 500 kg d’armes et trois tonnes d’explosifs sont livrés aux gendarmes, accompagnés de listes à l’exhaustivité toute militaire. La proximité avec les forces de l’ordre lors de cette nouvelle journée est pour le moins troublante, d’autant que les journalistes, toujours avides de reprendre les versions policières, annoncent non pas la « remise » mais bien la « découverte » d’importantes caches d’armes. La narration tentée à Louhossoa d’un désarmement d’ETA par le peuple est concurrencée par la version étatique ou journalistique dans laquelle l’antiterrorisme se partage la vedette avec les « témoins » célèbres invités, comme le député européen José Bové ou le maire de Bayonne Jean-René Etchegarray. Entre la nécessité de faire évoluer une situation pour le moins inconfortable et le sentiment d’avoir joué une carte sans obtenir quoi que ce soit en échange, les nouvelles stratégies post-militaires ne cessent de questionner.
Leur application subite explique en tout cas largement le récent succès des idéologies non-violentes au Pays basque. Le tabou qui frappait la critique publique du recours aux armes a périclité. La non-violence – et dans son sillage le tabou inverse – s’est vue tout à coup auréolée du prestige des voies neuves. Une voie permettant également de contourner une répression qui elle, n’a pas désarmé. Ainsi, au sud, la condamnation de la violence devint-elle pour chaque organisation un sésame permettant de ne pas être immédiatement illégalisée. Il n’en est pas de même au nord, où la pression répressive était moins féroce ; certains abertzale, comme le syndicat LAB, s’y sont donc toujours refusés. D’autres, comme l’association BIZI (promoteur d’Alternatiba), fondée en 2009 par un « artisan », précise dès le premier article de ses statuts qu’elle agira non seulement dans une démarche non-violente, mais « en rejetant sans ambiguïté toute stratégie clandestine ou action violente ». C’est peu dire que les orientations ne prennent pas le temps de la nuance. Sans doute le contact avec la riche expérience des derniers mouvements sociaux français en ce domaine pourrait venir ébranler quelque peu les binarités qui servent par trop ceux qui nous combattent.