Manech

Philippe Rey, préfet des Pyrénées-Atlantiques, broie du noir. En ce début de printemps 2009, il vient d’essuyer un sérieux revers dans le feuilleton qui l’oppose à Euskal Herriko Laborantza Ganbara. L’association, dont le nom signifie « chambre d’agriculture du Pays basque », vient d’être relaxée par le tribunal de Bayonne de la plainte que le notable avait déposée concernant son objet « de nature à créer dans l’esprit du public une confusion avec l’exercice d’une fonction publique ». La décision du tribunal, comble de l’ironie, doit beaucoup au fait que « seuls les intitulés en langue française peuvent avoir une valeur juridique ». Le représentant de l’État est d’autant plus vexé qu’il a, par le truchement de ses nombreuses offensives judiciaires, donné une visibilité à cette chambre d’agriculture alternative dont il se serait bien passé. Plus de 1000 élus ont manifesté leur soutien au projet, dont 110 maires du Pays basque, replaçant la question de l’agriculture en Iparralde* sur le devant de la scène.
Car de chambre d’agriculture à Bayonne, il n’y en a pas, il faut se rendre à Pau, la Préfecture. L’État français, qui a toujours refusé la création d’un département basque, a ce faisant placé son agriculture si singulière sous la houlette des gros céréaliers FNSEA du Béarn. Résultant d’une longue tradition pastorale, la situation des fermes du Pays basque a bien peu à voir avec celles du reste du département. On y élève, en estive, des brebis manech, pattes et têtes noires sur laine blanche, grandes cornes qui témoignent du caractère rustique et montagnard de la race, dont le lait sert à façonner l’Ossau Iraty. Parfois s’ajoutent au cheptel quelques vaches blondes d’Aquitaine destinées à la boucherie. Malgré cet élevage « archaïque », avec une surface moyenne de 30 hectares par exploitation, le taux de reprise des fermes est le plus important de l’Hexagone.
Bien évidemment, ce clivage dans la politique agricole du département n’a pas attendu l’affaire de la « chambre » pour s’exprimer. Dès les années 1970, une section syndicale dissidente se crée dans la filière ovine de la FNSEA. Celle-ci travaillera au sein du syndicat majoritaire jusqu’à la création, en 1982, d’Euskal Herriko Laborarien Batasuna (EHLB), syndicat alternatif qui cofondera quelques années plus tard la Confédération Paysanne. EHLB, majoritaire depuis 2001 aux élections professionnelles en Pays basque (seuls cantons où il se présente), n’en reste pas moins systématiquement minoritaire à l’échelle des institutions professionnelles départementales ou régionales. D’où la nécessité de s’y substituer, par des acquisitions foncières au moyen de Groupements Fonciers Agricoles Mutuels, par la création en 2006 du salon de l’agriculture Lurrama de Bayonne qui accueille plus de 36 000 visiteurs sur un week-end, ou encore par la mise en place d’une chambre d’agriculture basque. Cette dernière regroupe non seulement des chefs d’exploitations, mais aussi des salariés, des retraités, des consommateurs et des représentants environnementaux. Elle dispose désormais de locaux, dans un ancien bar-restaurant à Ainhice-Mongelos. Le bâtiment fut acheté, l’histoire est plaisante, grâce à la caisse de résistance d’un syndicat d’ouvriers abertzale* d’Hegoalde*.


À lire : Maritxu Lopepe et Rémi Rivière, EHLG pièces à convictions, éditions Elkar, 2010.