Lemoniz

Milesker ETA*, merci ETA, c’est le slogan équivoque peint dans tout le Pays basque le jour – ou plutôt la nuit – où l’organisation se dissout définitivement. Une initiative courageuse quand on sait qu’une telle inscription, au sud, peut vous envoyer derrière les barreaux pour de nombreuses années. Merci d’arrêter ? Merci pour ce que vous avez fait ? Les deux, sans doute. Devant les 200 000 mètres cubes de béton armé de Lemoniz, c’est une banderole qui a été accrochée, rappelant que sans les actions armées de l’organisation, l’uranium aurait sans doute été installé dans cette centrale, par ailleurs en tout point terminée.
C’est au début des années 1970 que l’entreprise Iberduero obtient l’accord gouvernemental pour construire deux réacteurs à Lemoniz. Les premières oppositions émergent en 1974, sous le franquisme, dans les villages alentour. Et dès la chute de la dictature, le mouvement prend une dimension nationale, ce projet devenant le symbole de la souveraineté bafouée du Pays basque. Des comités antinucléaires se créent dans chaque village d’Euskadi et se fédèrent en coordination. Les rassemblements croissent en importance jusqu’à regrouper près de 150 000 personnes à l’été 1977 dans ce petit bourg à 20 km de Bilbao. Ce fut la plus grande manifestation de l’après-guerre en Espagne, et une des plus importantes mobilisations anti-nucléaires qu’ait connue l’Europe.
En 1977, ETA entre dans le conflit. En décembre, l’organisation mène un assaut militaire contre la centrale, durant lequel un de ses militants meurt sous les balles policières. En mars 1978, elle dépose une bombe qui suspendra les travaux, mais tuera deux ouvriers. Peu à peu, le conflit se durcit et en 1979, la plupart des manifestations anti-Lemoniz sont interdites, même si l’affluence demeure spectaculaire : 100 000 personnes manifestent à Bilbao le 27 avril. Lors d’un rassemblement antinucléaire le 3 juin 1979 à Tudela, en Navarre, un policier espagnol tire à bout portant dans la tête de Gladys del Estal Ferreño qui est tuée sur le coup. L’assassin écopera de 18 mois de prison et de la croix du mérite militaire. Le 13 juin, ETA fait entrer une nouvelle bombe de forte puissance dans la centrale, retardant derechef les travaux de plusieurs mois. Mais une fois encore, deux ouvriers y laissent la vie.
Le 12 août 1979, les comités marchent sur Lemoniz et prophétisent dans leur communiqué : « Personne ne devra désormais s’étonner des conséquences tragiques auxquelles cette absence de démocratie pourrait conduire. »
En mai 1980, le chef du conseil d’administration d’Iberduero annonce que la centrale entrera en activité l’année suivante « quoi qu’il advienne ». Parallèlement, le chef du gouvernement espagnol réaffirme son opposition à « toute forme de consultation populaire sur Lemoniz ».
Le 29 janvier 1981, l’ingénieur en chef de la centrale est enlevé par ETA, qui demande en échange de sa libération la démolition de la centrale. L’État espagnol n’ayant pas obtempéré, le 6 février, Ryan est exécuté. Toute l’activité politique se polarise alors, au grand dam de certains opposants, autour d’un binaire pour ou contre ETA. D’un côté, le nombre d’actions menées par l’organisation contre la centrale est passé de 15 en 1980, à 151 en 1981. Le slogan-phare des anti-centrale devient : « Lemoniz non ! ETA oui ! Encore plus de goma 2 [l’explosif fétiche d’ETA] ! » De l’autre côté, peu après l’exécution de Ryan, une grève générale est appelée contre l’action d’ETA. Les partis politiques modérés (Parti Socialiste et PNB) qui exigeaient jusqu’alors la suspension des travaux et un referendum, virent leur cuti et demandent la mise en service immédiate de l’installation pour ne « rien céder à ETA ». Le 5 mai 1982, Angel Pascuel, le directeur du projet, est lui aussi tué par ETA qui menace quiconque participera à la réalisation de la centrale. Le 10 mai, l’ensemble des techniciens refusent de réintégrer leurs postes. Le 13 mai, Iberduero suspend les travaux « jusqu’à ce que les circonstances actuelles cessent ». Le projet sera définitivement abandonné après le moratoire sur le nucléaire du gouvernement socialiste en mars 1984. Fin 2017, le gouvernement basque évoque la possible transformation de la centrale en ferme piscicole.