Korrika

Ils sont des milliers, depuis dix jours, à courir. La plupart n’ont pourtant pas l’étoffe de coureurs de fond. De toute façon, la grande banderole à l’avant de la course les ralentirait, s’ils l’étaient. Le mot « korrika » prend toute sa longueur. La nuit, des fusées à main éclairent les sentiers ou les routes qui accueillent leurs pas. Le jour, ce sont les encouragements dans les villages qui leur donnent de l’allant. 2500 kilomètres sans arrêts, même en relais, nécessitent et méritent bien ces vivats. Le sourire est de mise, alors, même si l’on est harassé. Car s’ils perdent haleine, c’est pour leur langue, rien de moins. Une langue qui est à la fois le résultat et l’objet d’un combat.
Franco, pour se venger de la résistance des nationalistes basques à son coup d’État, va faire du massacre de l’euskara un de ses chevaux de bataille. Son usage, y compris dans la sphère privée, est interdit sous peine d’amende. Il ira jusqu’à faire effacer des tombes les inscriptions en basque. Dans le même temps, au nord, la Troisième République l’interdit à l’école. Comme d’autres langues que l’on nomme « régionales », par un euphémisme cachant mal une volonté d’éradication, le basque décline. Pour endiguer sa disparition, les ikastolas, des écoles en langue basque, sont créées par les parents d’élèves malgré la dictature. Elles se répandront au nord dans la foulée. Pour les adultes, l’enseignement s’organise depuis la base, dans les quartiers. Il se fédère dans les années 1970 au sein de l’association AEK (Coordination pour l’alphabétisation et l’apprentissage de l’euskara) qui couvre l’ensemble d’Euskadi. C’est à la fois pour financer ses cours et promouvoir la langue qu’elle crée en 1980 la korrika, une course de relais qui serpente dans l’ensemble du Pays basque. Désormais, c’est la plus grande manifestation en faveur de l’euskara.
« Énormément de gens participent, ça créé une vraie fièvre populaire – on ne peut pas appeler ça autrement – qui est liée au fait de courir, de produire des endorphines. C’est un moment de communion très fort, il y a une espèce de magie qui opère. Tu cours autant que tu veux, tu peux faire cent mètres, deux kilomètres, un marathon, comme tu préfères ; l’important, c’est que les gens participent, qu’ils ne soient pas au bord de la route, mais au milieu. Chaque collectif achète son kilomètre, tu peux acheter un dossard, ou venir courir comme ça, sans rien donner ; il y a aussi les tee-shirts, et des entreprises font office de sponsors sur certains kilomètres. Au début, il y avait une forte connotation militante, mais aujourd’hui tous les maires veulent y participer. Dans le témoin, il y a un message secret avec toute une symbolique, de passage de relais, de la langue, de la transmission, et qui n’est révélé qu’à la fin. Bien sûr, la korrika est aussi devenue un moment de visibilité pour les collectifs en lutte : une usine en grève, le mouvement féministe, le soutien aux presos [prisonniers], aux migrants, tous viennent avec leur banderole… Mais en laissant toujours la banderole de devant pour la langue basque. »
Interview avec Jakes, permanent d’AEK, réalisée en novembre 2018

Le combat pour la survie d’une langue est un combat populaire, nécessairement. Il ne peut se restreindre à un cercle de personnes ou à une obédience politique, sous peine d’être mort-né. Pourtant ici ceux qui le portent avec le plus de fougue sont pour le moins marqués politiquement – les ikastolas furent même accusées d’enseigner la « langue des terroristes » – mais leur objectif est de faire de l’euskara la langue d’un peuple, non d’un milieu. C’est ce qui explique sans doute que les affiches de la Korrika envahissent désormais sans vergogne les espaces publicitaires des bords de routes, des autobus et des journaux. C’est ce qui explique également qu’on y partage sa foulée avec des élus ou des entrepreneurs dont ont est loin d’approuver les positions politiques. La force des abertzale réside dans le fait qu’ils aient réussi à imposer, depuis leur radicalité, un usage large de l’euskara et de la lutte pour son maintien et sa propagation. Mais leur radicalité a également marqué l’image de la langue basque. Certains l’ont d’ailleurs adoptée par penchant politique plus que linguistique. Souhaitons que les gestes d’officialisation n’estompent pas avec le temps cette couleur-là, si agréable à nos yeux étrangers.


À lire : Bakarka, méthode d’apprentissage individuel de la langue basque (euskara), éditions Elkar, 2018.