Journée du sabotage

Une date fixe a quelque chose de provoquant et d’absurde dès lors qu’on parle d’une pratique dont la réussite repose grandement sur l’effet de surprise. C’est pourtant celle du 30 avril qui sera élue par la mouvance autonome basque des années 1980 « journée internationale du sabotage ». Explosions simultanées dans quatre villes du sud en 1981, plasticages des sièges des syndicats réformistes et du Parti Socialiste l’année suivante, saccage de tous les magasins chics du vieux quartier de Bilbao en 1986 : le « label » saura un temps faire convoler les énergies. Ce choix du 30 avril, veille du 1er mai, incarne la critique portée par les autonomes envers les organisations syndicales jugées trop molles. Comme ailleurs en Europe à cette époque, de jeunes Basques s’inscrivent en rupture avec le salariat, la pacification organisationnelle et le militantisme austère. Ils constatent que depuis la fin de la dictature et la levée des interdictions concernant la célébration de la journée internationale des travailleurs, le défilé perd année après année sa teneur subversive. La journée du sabotage est une façon de ressusciter cette dernière, tout en opposant à la perception marxiste-ouvriériste de la révolution, celle des milliers de jeunes plus ou moins prolétarisés qui mélangent gaillardement rock radical et lutte, tournée des bars et sabotage, fêtes alternatives* et vol à l’étalage. L’influence et la ressemblance avec les mouvements italiens, allemands et français est palpable. Prendre la rue de manière à la fois offensive et humoristique en est un trait marquant. Au sud, les « processions athées » ont incarné cette volonté punk et politique.
« La procession était convoquée par les Hérétiques de 36, les Athées réunis et les Comités d’unité athée. À 20 heures, 400 personnes surgirent de la rue Curchilleria équipées de croix et de boîtes de conserve converties en maracas et percussions. Le sang du Christ (vin rouge de marque Laight) fut distribué en abondance, et les cantiques traditionnels furent entonnés tels « Je suis athée et vive le poteo » ou « Si curés et moines savaient… », et les cris « Judas, le combat continue ! » retentirent. Après une promenade dans le quartier, c’est au niveau de la rue Zapateria que la procession fut dispersée par la police nationale […]. À la suite de cela, des affrontements ont éclaté dans toutes les zones en travaux du quartier et un autobus fut retourné, provoquant un embouteillage considérable et bloquant la procession officielle sous protection policière. À 22h30, 300 personnes étaient encore là. Quelques fidèles lancèrent des briques sur une voiture de la police municipale qui régulait la circulation. Un des policiers dégaina son arme et la pointa sur les manifestants. […] Il y eut des affrontements jusqu’à une heure du matin, et il faut noter la branlée que donnèrent quelques inconnus à un flic isolé de ses collègues. »
Ce récit de la procession de 1986 à Gasteiz est publié dans la revue Resiste n°2, l’un des nombreux fanzines qui naissent alors. Au nord, les pratiques qui ont incarné cette autonomie furent les squats bayonnais, dont le plus célèbre fut ouvert en 1983, le… 30 avril. En traversant aujourd’hui le Petit Bayonne*, on peut arpenter la très officielle place Patxa, seule place au monde à porter le nom d’un collectif autonome des années 1980.
« On habitait presque tous dans le quartier du Petit Bayonne, dans des appartements collectifs. On se retrouvait en plein air sur ce qui deviendra la place Patxa. L’idée forte, nouvelle à l’époque, c’est que la militance c’est aussi la vie. On apprend à vivre ensemble, à faire des assemblées, à monter des campagnes. On est une trentaine du lundi au dimanche à ne faire que ça. On fumait beaucoup de pétards, on volait le matin au supermarché pour faire la bouffe collective du midi, l’après-midi c’était assemblée et le soir graffitis ou fresques quand on était motivés. Nos deux premières tentatives d’occupation sont vite expulsées. On décide alors de louer le « Patxoki », un ancien garage, pour disposer d’un local pour les fêtes de Bayonne et être là de manière pérenne. Ça devient le centre de réunion des nombreux lieux et tendances du Petit Bayonne. En même temps, on est très mal vus du mouvement abertzale*, on est les crusties imprésentables, et on en joue, dans une perspective très anar : on fait des affiches contre la corrida, on fait déborder une Aberri Eguna [la fête nationale des abertzale] en affrontant les flics et l’année suivante on en organise une alternative, on critique les partis abertzale qui jouent le jeu électoral… On avait des liens avec les Commandos autonomes, mais aussi avec IK* et ETA*. On était pro-lutte armée, même si on critiquait la verticalité et les attentats indiscriminés. D’ailleurs, certains sont finalement rentrés dans ces groupes. Paradoxalement, durant les huit ans où Patxa a été actif, on a réussi à intéresser à l’euskara des gens qui ne se seraient jamais approchés du mouvement abertzale. »
Interview d’Hartzea, ancien membre du collectif Patxa, réalisée en novembre 2018


À lire : Jtxo Estebaranz, Guerre à l’État. Luttes autonomes et expériences alternatives au Pays basque (1982-1992), éditions Libertalia, 2011.