Iparretarrak

« De la fenêtre de ma cellule, je vois s’approcher les faux militaires du GIGN, avec à leur tête le directeur et le chef de l’escorte. Je dois soudain m’asseoir sur le rebord de mon lit, victime d’une irrépressible transe qui me fait trembler de la tête aux pieds. Je prends conscience que, dans les minutes qui vont suivre, je vais recouvrer la liberté. Dans l’enceinte de la prison, le transfert suit son cours selon la procédure habituelle. Accompagné de deux de ses fonctionnaires, le directeur vient ouvrir la porte de ma cellule pour m’indiquer que je dois préparer mes affaires en vue d’un transfert immédiat. À leurs côtés, je reconnais un frère de lutte sous les traits du chef d’escorte. Il me reste un instant pour saluer les quatre Basques, militants d’ETA*, avec qui je partage le chauffoir à ce moment-là. Une fois au greffe, je suis rejoint par Maddi. Ce sont nos camarades en uniforme qui nous passent les menottes. Celui qui me surveille m’en glisse discrètement la clé. Enfin, il est demandé au chef d’escorte de signer la prise en charge des deux prisonniers. Ce dont il s’acquitte en griffant le cahier d’un somptueux « Iparretarrak ». »
Extrait du livre La nuque raide de Gabi Mouesca, éditions Zortziko, 2015.

L’évasion des deux membres du groupe armé Iparretarrak (IK) de la prison de Pau le 13 décembre 1986, grâce à la séquestration de la fille du directeur, restera comme une des actions les plus époustouflantes de l’organisation. « Ceux du nord » se sont fait connaître en 1973 lors d’un conflit social au sein d’un établissement psycho-pédagogique. Un commando vole la comptabilité et inflige au passage une correction au responsable, geste dont ils firent, à leurs débuts, leur spécialité :

« Au départ, on mettait des raclées, ce qui est très bien accepté par la population. Si un notable se prend une branlée, ça rabaisse le notable, et ça donne un peu de courage à ceux qui luttent. […] Le mouvement est né et s’est développé, dans le sillage de mai 68, en réaction à une situation de blocage qui était vécue ici, avec tous les notables, l’Église. C’était une société qui était vraiment verrouillée. Les nouvelles générations ont voulu faire sauter le verrou et mettre en place un mouvement de libération de toute la société. »
Interview de Filipe Bidart, ex-membre d’Iparretarrak, réalisée en novembre 2018

Au cours de la décennie suivante, les actions d’IK s’intensifient et se durcissent. Plasticages de l’Inspection académique, des locaux de l’union patronale, du yacht club, d’un centre de vacances et d’une agence d’intérim, le rythme atteint parfois, comme le 26 mars 1981, une demi-douzaine d’explosions par nuit. Certaines sont en harmonie avec les spécialités locales, comme celle qui détruisit l’hélicoptère personnel du président de la Chambre syndicale des fabricants d’espadrilles. Le tourisme, les industriels et les forces de l’ordre font partie des cibles de choix, tout comme les agences immobilières, les perceptions, les hôtels, le conseil général ou encore le palais de Justice de Bayonne.
« Notre lutte armée et notre stratégie étaient vraiment liées à notre territoire et à notre population. On propose une alternative et on essaye de la mettre en place. L’organisation armée est là pour soutenir cette alternative et les contre-pouvoirs, leur donner de la force et, le cas échéant, taper sur ceux qui s’y opposent. » (Filipe Bidart) Car Iparretarrak ne se contente pas de faire parler la poudre. Le groupe se trouve également impliqué dans l’émergence des Herri Talde, littéralement « groupes du village ». Ce sont des assemblées locales, indépendantes, qui organisent des mobilisations et débattent des heures durant dans de nombreux cantons. Toutes les obédiences qui bouillonnent alors au Pays basque Nord y trouvent leur place. Malgré le peu de moyens, les plasticages, incendies et fusillades d’IK vont rythmer la vie politique d’Iparralde* jusqu’en 1988, date à laquelle le nombre d’arrestations (une cinquantaine au total) et de militants tués par la police réduisent sensiblement l’activité du groupe. Les derniers faits d’armes auront lieu en 2000, mais contrairement à ETA, l’organisation ne s’est jamais dissoute et n’a jamais rendu les armes.


À lire : Eneko Bidegain, Iparretarrak. Histoire d’une organisation politique armée, éditions Gatuzain, 2007.