Hegoalde & Iparralde

Perkain est l’un des meilleurs joueurs de pelote basque. Son nom circule sur les lèvres de tous les amateurs. On veut le voir pratiquer son art à des verstes à la ronde. Mais Perkain a disparu, il s’est réfugié au sud, insoumis à la conscription de la toute jeune Convention française. Est-ce pour cela qu’un défi lui est lancé, consistant à affronter Kurutxet, un autre joueur qui souhaite ardemment se mesurer à l’exilé ? Son honneur en jeu, il prend tous les risques et repasse la frontière pour gagner le fronton autour duquel 6 000 personnes se pressent. La partie est épique, on en parle encore deux siècles plus tard. Mais sa fin l’est plus encore. Alors que les gendarmes, prévenus de la rencontre, s’approchent du joueur pour le mettre aux fers, ce dernier ajuste un tir au milieu du front de leur capitaine, avant que la foule ne se resserre, lui permettant de disparaître à nouveau vers le sud.
Des chansons, des poèmes et même un opéra relateront cette légende sportive, qui prend comme nombre d’autres pour thèmes l’exil, l’insoumission et le passage de la muga. Car le Pays basque est traversé contre son gré par une frontière qui n’est pas la sienne. Cette étrangeté s’inscrit à même la langue, qui a banni les noms des États coloniaux qui sévissent de part et d’autre des Pyrénées : jamais vous n’entendrez les abertzale* parler de Pays basque « français » ou « espagnol ». Ils nomment le sud Hegoalde et le nord Iparralde. La chaîne de montagnes, loin de sanctionner une séparation, a toujours été pour eux un point de passage et un lieu d’échange. Les bergers et leurs troupeaux arpentent et se partagent les estives sans souci de cet imaginaire des États qui voudrait que les frontières divisent. On trouve par-delà les cimes les mêmes coutumes, la même langue, les mêmes familles. Il est certains villages dont la mairie est en Iparralde, mais l’église en Hegoalde. Qu’à cela ne tienne, lors des mariages, chacun passe sans façon « de l’autre côté ».
On traverse la muga pour se rendre aux foires, pour les moissons, pour prendre un bateau, travailler dans une usine. On la traverse aussi pour le gaueko lana, le « travail de nuit », la contrebande. On la traverse en temps de guerre, pour déserter les rangs de l’armée d’une patrie qu’on ne reconnaît pas sienne. Entre 1793 et 1795, durant le conflit franco-espagnol, les jacobins déportèrent des villages entiers dans les Landes, sous prétexte que des jeunes avaient ainsi échappé à la conscription. Comme Perkain. Au XIXe siècle, la moitié des déserteurs de l’armée française sont basques. La muga voit alors passer les insoumis dans les deux sens, pressés de s’embarquer pour l’Amérique.
La frontière, si elle ne marque pas pour les Basques les limites des souverainetés (auxquelles ils ne se sentent pas soumis), constitue en revanche un atout stratégique. ETA* y adossera sa guérilla, en se servant longtemps d’Iparralde comme d’une base arrière où les clandestins peuvent se réfugier, où l’on peut cacher les armes et où s’entraînent les commandos avant de retourner frapper en Hegoalde. Dans les pires situations, c’est aussi là qu’on vient se faire arrêter pour échapper à la torture, en espérant être transféré dans une prison castillane sans passer entre les mains de la Guardia civil.
Lorsque le groupe Iparretarrak* commence à porter le fer contre l’État français sur son sol, les tensions ne tardent pas à se faire jour avec ETA, qui tient au calme de sa base arrière. La concurrence entre organisations du nord et du sud ira jusqu’à scinder le mouvement abertzale d’Iparralde dix ans durant. Certaines maisons, refusant de choisir, prendront le parti d’accueillir les clandestins du nord une moitié de l’année, et ceux du sud l’autre moitié… Ces tensions sont renforcées par la perception assez centraliste, unifiée et pyramidale de l’abertzalisme forgé alors en Hegoalde. Pour les militants du sud exilés, rentrer en Hegoalde, c’est retourner « à l’intérieur ». Ce n’est qu’à la fin des années 2000 que cette perception évoluera vers une représentation plus confédérale d’Euskadi, prenant en compte à la fois sa totalité et la diversité des territoires en son sein.


À lire : Bixente Vrignon, Une simple existence sentimentale. Jalons pour une histoire du mouvement abertzale en Pays basque Nord, 1978-1988, éditions Gatuzain, 2007.