Gaztexte

Avec la « transition démocratique » espagnole, un certain nombre de locaux, dont ceux du Front de Jeunesse Franquiste, se retrouvèrent subitement désertés. Alors qu’en Euskadi, leur gestion devait échoir aux autorités des provinces autonomes, ce sont les sections de jeunesse des partis marxistes et indépendantistes qui les réquisitionnent entre 1977 et 1980. Cette première vague de squats post-dictature sera suivie d’une seconde, entre 1982 et 1985, durant laquelle les occupations prendront la dénomination de « gaztetxe », maison des jeunes. Les gaztetxe vont se multiplier dans les métropoles comme dans les plus petits villages, la jeunesse locale forçant, au moyen de nombreuses mobilisations, des municipalités souvent PNB, fréquemment récalcitrantes, à lui octroyer des bâtiments.
Mais, après 1985, certains gaztetxe vont délaisser les campagnes politiques autour de la figure du « jeune » et leur rôle de MJC alternative, pour devenir les lieux d’une « nouvelle manière de faire de la politique », les porte-voix officieux d’un archipel autonome où la politique englobe la vie quotidienne, l’illégalisme et le rock. Salles de répétition ou de concert, les occupations permettront une effervescence musicale en adéquation totale avec l’engagement politique d’alors. Le mouvement punk britannique de la fin des années 70, avec ses sons de crise, de fermeture d’usine dans les banlieues prolétarisées de Manchester ou de Liverpool, rencontre le folk-rock protestataire d’Euskadi et donne naissance au « rock radical basque ». Chaque vendredi, le supplément jeunesse du journal abertzale* Egin voit son agenda se remplir de la cinquantaine de concerts du week-end. La gauche abertzale ne ménagera pas ses efforts pour recruter ces hordes sonores en vue des tâches de libération nationale. Avec ses campagnes, comme celle de 1985 intitulée « Martxa eta Borroka » (la fête et la lutte), elle pensait faire son profit de ce nouvel engouement. Et effectivement, le militantisme indépendantiste de certains groupes de l’époque ne fait aucun doute. Mais ceux-ci sauront conserver un fourmillement désordonné mettant bien en peine les velléités instrumentales des appareils abertzale. Il faut dire que même si certaines formations sortent du lot et acquièrent une grande notoriété, comme Hertzainak, La Polla Records, Eskorbuto ou Kortatu, le rock radical se caractérise essentiellement par la possibilité pour n’importe quelle bande d’adolescents de prendre des instruments et, après quelques semaines de répétitions, de monter sur scène. Une immense entreprise de plagiat des quelques airs à succès permet à tout un chacun de se faire colporteur d’une musique commune. L’énorme réseau de gaztetxe avides de concerts offre des possibilités quasi infinies de se produire. À défaut de porte-parole, ce sont ces groupes qui vont porter les messages, souvent lapidaires, de cette jeunesse révoltée.
Toute une nuance se forme entre ceux qui poussent l’attitude autodestructrice à son paroxysme, comme Vomito, RIP ou Cicatriz, et d’autres comme Kortatu qui portent un message radical mais consensuel dans le monde abertzale. La présence des haches traditionnelles basques comme emblèmes du groupe, si typiques des bûcherons du pays et que l’on retrouve également lors des concours de force basque, est l’expression d’un véritable ancrage dans la culture euskaldun. C’est aussi une référence subtile à celle autour de laquelle s’enroule le serpent d’ETA*. Dans leur premier disque en 1985, seules deux chansons sont en euskara. Trois ans plus tard, c’est l’intégralité de l’enregistrement de « Sarri Sarri* » qui est réalisé en basque. La révolte et la rébellion se disaient et se chantaient dans cette langue. Ce qui la rendait d’autant plus attractive pour la jeunesse, qu’elle soit radicale ou simplement en quête de lieux de sociabilité et de rencontres. Les concerts attiraient même des milieux habituellement insensibles aux idées abertzale, comme ceux du surf ou du rugby. Aujourd’hui, il y a environ 400 gaztetxe au Pays basque, dont une vingtaine au nord. Ce maillage permet de faire la fête tous les week-ends sans jamais mettre le pied dans un espace commercial.