Fêtes alternatives

Nombreux sont ceux qui, lorsqu’on évoque le Pays basque, pensent à « la fête ». Une fête rouge et blanche, comme il se doit. On reconnaît aisément ses couleurs, jusque dans les couloirs du métro parisien, sur les affiches un peu criardes qui invitent les passants à aller prendre du bon temps aux désormais fameuses fêtes de Bayonne. Au début des années 1980, on aurait été pourtant bien en peine de trouver, au milieu des bleus de chauffe des dockers s’enivrant sur les bords de la Nive, ces costumes de parure immaculés. Bien en peine également de trouver plus d’une dizaine de « peñas », ces bars communautaires qui font florès le jour de la fête patronale. La municipalité a dû travailler ferme sa communication afin de rendre réelle sa lubie consistant à imiter les fêtes de Pampelune. Et il faut bien reconnaître aujourd’hui que l’opération commerciale est un succès. Si elle a fonctionné, c’est que les fêtes représentaient pour les habitants une véritable institution, bien avant d’être rouges et blanches. On était loin, alors, du million de fêtards quotidien dans les rues de Bayonne. Les fêtes étaient populaires, et d’une certaine manière, elles le sont encore.
Cependant, lorsqu’elles ont pris ces proportions gargantuesques, les abertzale* ont eu tendance à se concentrer autour des bars sympathisants du Petit Bayonne*. Nombre d’entre eux ayant mis la clef sous la porte, c’est autour de la place Patxa et du gaztetxe* de la ville qu’ils ont initié dans les années 1980 les « fêtes alternatives ». Elles forment un îlot plus respirable où une autre ambiance se pense et se construit. Les repas et les boissons s’y vendent à un prix raisonnable, et l’on danse sur de la musique euskaldun. Cet espace représente pour certains Bayonnais l’unique moyen de ne pas fuir leur propre cité en attendant que les fêtes se passent. Avec, peut-être, l’espoir de voir un jour s’inverser le rapport de force entre foule consommatrice et espace alternatif. Comme à Bilbao.
Là-bas, les fêtes se déroulent autour du pivot que forment les Konpartsak, ces fédérations d’associations et de collectifs militants ou culturels de la ville. Les rives du Nerbion accueillent leurs stands et se voient parées d’immenses fresques soutenues par des structures d’échafaudages. Il arrive que certaines déplaisent aux pouvoirs en place. L’une d’elles, qui dénonçait la pédophilie dans l’Église, avait ainsi suscité une bagarre mémorable avec l’Ertzaintza, venue pour tenter de détruire cet attentat aux bonnes mœurs. Mais sabre et goupillon avaient perdu la partie… Bien sûr, au début, la mairie de Bilbao tenta de mettre un peu d’ordre en expulsant ces Konpartsak qui avaient fleuri illégalement. Elle essaya, mais une seule fois, en 1980, et ne recommença point, car ses velléités trouble-fête s’étaient soldées par un boycott massif de l’événement officiel. En 35 ans, l’organisation populaire s’est ainsi faite tradition. Enthousiasmées par ce succès, d’autres villes, sur cette lancée, initient des fêtes alternatives.
À Donostia, des pirates envahissent le port sur des radeaux de fortune, bousculant les timides festivités touristiques de la cité bourgeoise. La course de frêles esquifs, qui en 2003 ne regroupait qu’une poignée d’embarcations, voit désormais 500 bateaux franchir – ou pas – la ligne d’arrivée, une dizaine de moussaillons à leur bord. L’abordage de Donostia a été imaginé par un comité des fêtes alternatif, Donostiako Piratak, qui déploie en outre des stands et des bars sur le front de mer, et connaît un succès croissant. Le comité refuse toute subvention municipale, afin de continuer à imposer une ambiance pirate dans les rues et sur les quais. Une ambiance sans peur, également.
Car nombreuses sont celles qui, lorsqu’on évoque les « fêtes basques » urbaines, pensent à la dangerosité d’aller y participer. Le rouge et le blanc ont bien souvent été synonymes d’agression et de viol, et l’on se répète entre femmes qu’il faut y être d’une prudence extrême.

« Les fêtes sont l’occasion de beaucoup d’agressions et d’une ambiance pesante pour les femmes. Au sud, le mouvement féministe a fait énormément de pédagogie en organisant des rondes, en allant voir chaque patron de bar, chaque association, en faisant des affiches, des banderoles… Nous avons maintenant un protocole en cas d’agression : on a un numéro de téléphone que l’on distribue et on fait un rassemblement à 16 heures le jour même. Et il n’y a pas que le mouvement féministe qui bouge, tout le monde suit, y compris la mairie et les institutions qui appellent aux manifestations. À Bilbao, si on sait qu’une agression s’est produite, tous les bars des konpartsak cessent de servir pendant une heure, ils se mettent sur le bar avec les banderoles. On a essayé de propager ça à Bayonne, mais on est encore très loin de tels résultats. »
Interview avec Mireia, membre de Donostiako Piratak, réalisée en décembre 2018.