ETA

Trois hommes en tenue de commando, des bérets vissés sur leurs cagoules blanches, dressent le poing en l’air, assis derrière une table à la nappe blanche. En arrière-plan se détache un dessin représentant un serpent qui étreint une hache. Au-dessus de l’animal, le sigle ETA, au-dessous la devise de l’organisation : Bietan jarrai, « suivre les deux voies ». La première voie est celle de la ruse et de la politique, incarnées par le serpent, la seconde celle de la lutte armée, incarnée par la hache. L’esthétique des conférences de presse d’ETA a fini par devenir dans le monde entier l’image d’Épinal de l’indépendantisme basque. Le groupe armé lui-même fut et demeure le symbole de ce combat, tant et si bien que les vieux militants prophétisaient que leur nationalisme ne serait mort que le jour où les jeunes Basques pourraient ignorer la signification de ces trois lettres.
Il serait présomptueux, dans le cadre de cet abécédaire, de prétendre retracer l’histoire des presque 60 ans d’activité d’« Euskadi Ta Askatasuna » (Pays basque et Liberté). Une énorme encyclopédie en quinze volumes s’en charge d’ailleurs fort bien. Des vendeurs ambulants la proposaient encore récemment au porte-à-porte, demandant à chaque acheteur de leur indiquer un autre abertzale* chez qui tenter leur chance. À sa lecture, on se perd parfois un peu dans le nombre incalculable des scissions qui ont agité l’organisation. Les fractions plutôt nationalistes, marxistes, trotskistes, militaires ou politico-militaires se sont gaillardement divisées et recomposées. Leurs dissensus s’appuyaient notamment sur la contradiction entre actions politiques de masse et lutte armée, ainsi que sur la singularité inhérente au territoire basque : à la fois colonisé et industrialisé, on pouvait lui appliquer le schéma des luttes de libération nationale tiers-mondistes ou celui, plus marxiste, de l’organisation d’une classe ouvrière occidentale. Mais quels que furent les choix envisagés, une constante est demeurée : de sa création en 1959 à sa dissolution, ETA a combattu les armes à la main. Fussent-elles majoritaires, toutes les fractions souhaitant abandonner la lutte armée quitteront l’organisation plutôt que de parvenir à infléchir cette stratégie.
Se définissant comme « une organisation clandestine révolutionnaire », ETA se partage en différents fronts : politique, ouvrier, militaire et culturel. La cinquième assemblée de 1967 scelle pour un temps l’union étroite de la lutte nationale et de la lutte des classes. Ainsi, l’organisation vient-elle servir de force d’appoint dans les conflits sociaux, enlevant des patrons qui refusent de céder à leurs employés et leur arrachant des accords que les grèves n’avaient su obtenir. Parallèlement, elle applique une théorie de l’action/répression, selon laquelle chacune de ses attaques suscitera en retour des brutalités si aveugles de la part des forces de l’ordre que la révolte augmentera substantiellement. Cette stratégie aurait pu perdre en puissance avec la fin de la dictature, or c’est justement à ce moment-là que l’organisation va connaître sa période la plus active. De 1975 à 1984, ETA prend pour cible la transition de pacotille par laquelle se maintiennent les vieux appareils franquistes, notamment la police et la justice. S’appuyant sur le « sanctuaire français » au nord (voir la lettre H), elle forme une quantité impressionnante de commandos. En 1978, un nouveau commando « légal » – c’est-à-dire non-clandestin – voit le jour tous les onze jours. L’organisation compte des milliers de membres actifs disséminés sur tout le territoire, et si les illégaux – ou « libérés » – accomplissent les opérations les plus audacieuses, ce sont les légaux qui réalisent l’immense majorité des attentats. Un tel activisme coûte cher à ETA : 20 millions d’euros par an environ. L’organisation, qui renonce en 1982 aux braquages de banques, met donc en place un « impôt révolutionnaire » auquel « cotiseront » plus de 10 000 patrons.
Le bilan d’ETA est systématiquement présenté sous l’angle du nombre de morts causées par les attentats (un peu plus de 800), parmi lesquels le bras droit de Franco ou les 486 militaires et policiers ne sont pas distingués des passants fauchés par une bombe. Ainsi, pour donner un aperçu des cibles et de la fréquence des attentats (2600 sont revendiqués), une chronologie des actions du mois de novembre 1978 est proposée à la fin de cet article.

À partir du milieu des années 1980, la transition en Espagne s’est consolidée, et ses moyens répressifs avec elle. ETA commence à perdre plus de commandos qu’elle n’en crée, même si elle conserve une force de frappe importante. Poursuivie en France, isolée sur la scène internationale par des États européens désormais réconciliés avec l’Espagne, l’organisation durcit ses modalités d’action et entame une série d’attentats au moyen de voitures piégées. Le pourcentage de victimes « collatérales » augmente sensiblement. En 1987, les autorités espagnoles refusent cyniquement d’évacuer un supermarché de Barcelone où ETA annonce à plusieurs reprises avoir placé une bombe. L’explosion tue 21 personnes et en blesse 45 autres. Les années 1980 s’achèvent avec l’arrestation de la plupart des dirigeants qui influençaient la vie de l’organisation depuis 1977. Ces coups de filet provoquent des difficultés organisationnelles et une instabilité à la tête d’ETA qui se poursuivra tout au long de la décennie suivante.
De nouvelles stratégies apparaissent dans les années 1990. C’est le cas de la kale borroka, l’affrontement de rue mené par des groupes de jeunes, qui maintient une violence diffuse dans toutes les rues du Pays basque. Ses protagonistes, sévèrement réprimés, se voient pour beaucoup contraints d’entrer précipitamment en clandestinité* pour éviter de nombreuses années de prison. Et par là-même de rejoindre ETA pour bénéficier de son réseau, maintenant ainsi le nombre de ses combattants. Dans le même temps, les cibles de l’organisation évoluent, ajoutant aux incarnations des forces régaliennes ses propres détracteurs ou ses adversaires politiques : membres du Parti Populaire, du Parti Socialiste ou du PNB, journalistes, universitaires… La lassitude engendrée par la durée du conflit, les échecs répétés des négociations, les difficultés à assumer les nouvelles orientations tactiques et les premières mobilisations de masse contre l’organisation érodent peu à peu un soutien populaire qui semblait pourtant inaliénable. Au début des années 2000, la répression débridée qui touche tout le mouvement abertzale ne soude plus le peuple basque autour de ses combattants. Le rythme des incarcérations s’accélère. En 2011, Euskadi Ta Askatasuna annonce la fin de ses actions armées. Elle se dissout en 2018.