Dodge dart

L’amiral Carrero Blanco rentre de la messe. Ce n’est pas dimanche, mais c’est un homme très pieux. Sa voiture s’avance, comme à son habitude, dans une discrète rue madrilène. Pense-t-il à l’homélie : un peu ennuyeuse, pas assez vindicative ? Ou songe-t-il à son avenir : il sera Caudillo, bientôt, personne d’autre ne saurait lui souffler le trône, il a seul la confiance de Franco, qui se fait vieux ; et il faut bien l’avouer, il est pâlot ces derniers temps. Nul n’a su comme lui se faire le prolongement presque naturel du régime, se dit-il. La voiture est désormais au milieu de la longue rue, elle a pris de la vitesse dans la ligne droite. Deux électriciens travaillent un peu plus loin sur le trottoir, perchés sur une échelle. L’un d’eux regarde la Dodge Dart du coin de l’œil. Une voiture éclatante, et à la fois d’une sobriété grandiose, se dit l’amiral. De quoi attiser la jalousie des hommes qu’elle laisse sur le trottoir. Mais alors qu’il se félicite du choix de son automobile, la voilà qui s’envole, et d’un bond gigantesque passe au-dessus d’un couvent de Jacobins haut de trente mètres pour s’écraser dans le patio monastique. Carrero Blanco ne se dit plus rien, désormais.
Les deux électriciens étaient membres d’ETA*. Depuis des mois, avec leurs camarades, ils creusaient un tunnel sous la rue depuis un appartement du rez-de-chaussée. Le 20 décembre 1973, ils y placèrent 75 kg de dynamite qu’ils firent sauter lors du passage de la Dodge. Durant de longues minutes, les services de sécurité affolés par l’explosion ne trouveront aucune trace de la voiture, ce qui retardera la mise en place de barrages aux sorties de la capitale. Ce flottement laissera au commando une latitude bienvenue pour gagner le Portugal, puis la France. Le 28 décembre, lors d’une conférence de presse à Bordeaux, l’organisation indépendantiste revendiquera « l’opération Ogre », du surnom de l’amiral.
Un ogre, une voiture volante que personne ne retrouve, la promesse de chute d’un système inique, voici qui a de quoi classer l’attentat au rayon contes et légendes d’un peuple meurtri. La culture populaire sait reconnaître le creuset d’un mythe. Ainsi chante-t-on encore aujourd’hui le célèbre « Yup la la » d’Eñaut Etchamendy, en jetant son béret en l’air par mimétisme avec la Dodge, accompagnant son envol de cris de joie. Les taxis madrilènes se transmettent de génération en génération une blague à faire aux clients qui veulent rejoindre la fameuse rue Claudio Coello : « Oui, et à quel étage ? » Durant les manifestations anti-franquistes de la fin du régime, on entendait rugir ce slogan : « Et hop ! Franco, plus haut que Carrero ! » Le Caudillo mourra finalement dans son lit, mais en éliminant son seul dauphin, ETA a rendu toute succession impossible. Ses centaines d’actions contre la dictature sont alors saluées par toutes les gauches européennes comme des actes héroïques de résistance.
Mais si le coup d’éclat de « l’opération Ogre » a bien fait in fine rouler à terre la tête du régime, il n’en a anéanti ni l’essence ni les parangons, qui se sont rapidement adaptés à la nouvelle donne politique. En l’absence de toute épuration, « l’Alliance Populaire », puis le « Parti Populaire », sont venus ré-agréger les admirateurs et anciens collaborateurs du franquisme, jusqu’à reprendre le pouvoir au sein de la nouvelle monarchie constitutionnelle castillane. En 2017, Cassandra Vera, une blogueuse de 21 ans, est condamnée à un an de prison et sept ans de privation absolue de ses droits civiques dans le cadre d’un « délit d’humiliation des victimes du terrorisme ». Elle avait compilé dans treize tweets les meilleures blagues que les Madrilènes font depuis les années 70 à propos des acrobaties de l’amiral.


À voir : Opération Ogre, film de Gillo Pontecorvo (réalisateur de La bataille d’Alger).