Clandestinité

L’abertzalisme moderne s’est forgé dans les plis d’une dictature impitoyable qui a durablement conditionné ses formes et ses habitudes. Les actions de masse pacifiques de l’après-guerre se sont révélées désastreuses. Les deux grèves générales, tentées en 1947 et 1951 par un PNB un peu trop sûr de ses appuis américains, n’avaient ainsi abouti qu’à une sordide répression, doublée d’une paralysie du parti nationaliste. C’est fort de cet enseignement qu’Ekin (Faire), un groupe d’étudiants basques indépendantistes, entame un important travail théorique. Entre 1952 et 1959, ils se réuniront dans le plus grand secret, s’astreignant à un anonymat, une ponctualité et un travail extrêmement méthodique qui préfigurent l’organisation qu’ils allaient créer : ETA*. Pendant un an, son nom même restera inconnu. Le franquisme ne laissait pas d’autres voies aux opposants, et participa contre son gré à faire croître une forte disposition de la population à accueillir les clandestins, au sud comme au nord.

« Une histoire très marquante quant à l’état d’esprit des villages, c’est celle du consul Beihl en 1970. Ça se passe pendant le procès de Burgos. Seize membres d’ETA sont jugés pour avoir tué Meliton Manzanas, un des plus grands tortionnaires du Guipuzcoa. Ils risquent la peine capitale. Pour mettre la pression, un consul honoraire allemand est enlevé par ETA à Saint-Sébastien et planqué de ce côté-ci en Soule [voir la carte des sept provinces], dans un presbytère. Un jour, il parvient à s’échapper et court jusqu’au premier bistrot qu’il trouve. Il rentre tout hagard et commence à parler. Les gens se demandent : « Qui c’est celui-là ? » « Je suis le consul Beihl. » Les gens l’ont regardé, ils se sont regardés entre eux, ils l’ont pris et l’ont ramené au presbytère. Parce qu’ils savaient très bien d’où il s’était échappé… Et l’opération a pu continuer. Finalement, avec la pression internationale, six prévenus, condamnés à mort, ont été graciés quelques jours plus tard. »
Interview de Filipe Bidart, ex-membre d’Iparretarrak*, réalisée en novembre 2018

La dictature n’explique pas seule ce large soutien des villageois envers les clandestins. Preuve en est qu’après la chute du régime, il ne s’éteindra pas, bien au contraire. C’est une véritable culture de la solidarité et du silence qui se consolidera à mesure que l’aura de la lutte indépendantiste grandira. Filipe Bidart, qui raconte cette échappée manquée du consul, a lui-même fait courir les forces de l’ordre françaises de 1981 à 1988, avant de passer dix-neuf ans en prison, dont deux en isolement total. Avec ses camarades d’Iparretarrak, il a mené à leur barbe un nombre important d’opérations armées sur un territoire moins grand qu’un département. Et ce mouchoir de poche hébergeait également deux autres groupes armés, Hordago et EZ, ainsi que les nombreux militants d’ETA qui y trouvaient refuge.

« Durant toute cette période, j’étais recherché très activement. Pourtant, je n’ai jamais eu de problèmes particuliers pour trouver des endroits où me cacher. J’ai été hébergé chez toutes sortes de personnes. Dans la clandestinité, bien sûr, tu coupes les ponts avec tes proches, mais tu ne vas pas non plus te cacher chez les militants, puisqu’ils sont surveillés. Au contraire, tu vas chez des personnes qui ne sont pas militantes, et moins elles sont connues, mieux c’est. Et le paradoxe, si on veut, c’est que ces personnes-là prennent de gros risques, et qu’elles le font sciemment. On fait des rencontres qui nous marquent et qui nous renforcent dans nos convictions. Quand tu vas dans une maison et que le couple te laisse sa chambre pour aller dormir dans le salon, des gestes comme ça, ça te touche. […] Ici, dans la vallée de Baigorri, c’est sûr, même si c’est une maison qui n’adhère pas aux idées abertzale*, par principe ils vont apporter de l’aide. « Ah, lui c’est le fils de telle maison, c’est pas des bandits, c’est pas des inconnus, donc on apporte notre soutien. » À moins que ce ne soient des gens complètement opposés, bien sûr. Puis on est proche de la frontière. Il y avait beaucoup de réseaux de contrebande, qui à l’époque fonctionnaient encore et qui ont amené un certain état d’esprit favorable à la clandestinité : on ne parle pas, on apporte le soutien et on ne pose pas de questions. »
Interview de Filipe Bidart


À lire : Gisèle Halimi, Le procès de Burgos, éditions Gallimard, 1971.